mardi, 15 juillet 2008

Crise alimentaire : d’abord construire de bons partenariats

La semaine passée, Colin Chartres, Directeur Général de l’institut international sur la gestion de l’eau (IWMI) publiait une note sur SciDevNet pour dire, grosso modo, « attention ! Fabriquer des super-plantes ou super-cultures pour répondre aux besoins alimentaires croissants ne résoudra pas le problème essentiel : on n’aura plus d’eau ! ». Bon, chacun travaille pour sa chapelle et le budget de son institut, mais sur le fond il n’a pas tort. Sauf que d’autres pourraient dire la même chose que lui…
- sans plantes plus productives, on n’arrivera pas aux productions nécessaires,
- sans eau, ces plantes ne produiront pas ce que l’on attend d’elles,
- sans sols fertiles, même chose,
- sans résistances ou produits phytosanitaires, même chose,
- sans technologies et infrastructures de stockage, les pertes après récolte seront trop importantes,
- sans marché bien organisé et accessible, les productions seront perdues,
- etc.
Tout ceci suggère que donner à l’un, pour améliorer une composante du système – comme par exemple donner seulement à la recherche – c’est comme jeter l’argent par les fenêtres. Il faut d’abord réunir tous les acteurs et les obliger à travailler ensemble. Problème : où sont ceux qui savent faire dialoguer ensemble les politiques, les chercheurs, les agriculteurs, etc. ? Où forme-t-on ces "intégrateurs"?

mardi, 17 juin 2008

Crise alimentaire mondiale: c'est le moment de réviser sérieusement la PAC!

En même temps que les chefs d’Etat et de gouvernements se réunissaient à Rome pour discuter de l’aide d’urgence face à la crise alimentaire, l’ONG Oxfam * publiait une note intitulée « C’est le moment : Comment les leaders du monde devraient répondre à la crise des prix agricoles ».

Mes notes sur cette note :
- Partout on observe que l’augmentation des prix des denrées de base force de très nombreuses familles à manger moins ou moins bien, et elle pousse les plus pauvres à couper dans les dépenses de santé, d’éducation, et d’autres besoins.
- Selon le programme alimentaire mondial (PAM) les urgences alimentaires qui augmentaient de 15% par an en moyenne dans les années 1980, augmentent maintenant de plus de 30% par an.
- Pour aider à la stabilisation du système financier mondial, la réserve fédérale américaine et la banque centrale européenne ont su injecter plus de 1000 milliards de dollars dans le système au cours des six derniers mois. L’assistance nécessaire aujourd’hui pour aider les 53 pays les plus pauvres représente seulement 14,5 milliards. Malgré les promesses, on ne les a pas.
- L’aide alimentaire, donnée en « nature » (en grains) par les pays du Nord, a souvent contribué à augmenter la dépendance des pays du Sud vis-à-vis de ces importations et à miner la production alimentaire locale. L’assistance internationale devrait faire tout le contraire et soutenir les économies locales.
- Il est essentiel de développer des banques de semences locales
- La crise des prix alimentaires est en partie le résultat de décennies de négligence de l’agriculture dans les pays pauvres. Il faut s’attaquer sérieusement au développement agricole des pays pauvres si on veut faire disparaître la pauvreté comme on le prétend.
- Aucun pays pauvre n’a réduit sa pauvreté grâce à l’agriculture seule, mais pratiquement aucun n’y est arrivé sans avoir commencé par augmenter ses rendements agricoles
- La part de l’aide internationale consacrée chaque année à l’agriculture est d’environ 4 milliards de dollars. Les subventions agricoles des pays de l’OCDE représentent environ 125 milliards de dollars par an.
- Il faut plus d’argent. Il faut surtout mieux l’utiliser.
- Il vaut mieux donner des bons pour que les agriculteurs aillent eux-mêmes acheter leurs semences que de leur donner un paquet de semences choisies par d’autres que les utilisateurs directs.
- La quantité de maïs nécessaire pour remplir le réservoir d’un 4x4 marchant à l’éthanol est suffisante pour nourrir une personne adulte pendant une année.
- A Haiti en 1995, Banque Mondiale et FMI ont forcé le gouvernement à « libéraliser » son marché en ramenant les droits de douane sur les importations de riz de 50 à 3%, inondant le pays avec du riz américain subventionné et donc bon marché. Le pays qui était autosuffisant en 1990 doit maintenant importer, à prix d’or, 80% du riz qu’il consomme. 80% de la population rurale de Haiti est pauvre.
- L’augmentation des prix agricoles constitue une occasion unique de rectifier toutes les distorsions crées par les subventions agricoles. Les récentes déclarations des leaders américains et européens, dont Michel Barnier, suggèrent plutôt qu’on va dans le sens contraire.

La défense résolue de la politique agricole commune (PAC) par le gouvernement français est la preuve du double discours et marque le discrédit de notre pays sur la scène internationale et notamment dans nos relations avec les pays du Sud. Un geste fort est nécessaire et aujourd’hui possible. Nous restons bras croisés, assis sur nos privilèges scandaleux, quand – comme l’a rappelé le premier des hypocrites nationaux – un enfant meurt toutes les 30 secondes.




* seulement quelques unes des notes produites par Oxfam sont traduites en français. La note en référence ici est disponible uniquement en anglais et en espagnol.

vendredi, 13 juin 2008

Crise alimentaire et recherche : l’obligation d’intégration

Un article plus très récent (mais toujours terriblement d’actualité) du New Agriculturist online interroge: est-que la recherche agronomique a vraiment changé ? Est-ce que les nouvelles façons de faire de la recherche pour le développement, tout ce que l’on appelle les recherches participatives, ont rétabli sa pertinence pour le développement rural ? Ou bien est-ce que les taux d’adoption et l’impact des recherches continuent de frustrer les chercheurs comme les bailleurs ? Il y a encore des chercheurs qui sont convaincus que la science peut changer l’histoire.

La recherche agronomique peut avoir l’impact attendu sur la pauvreté et les crises alimentaires, mais à condition et seulement si elle est intégrée dans une connaissance, une compréhension, une prise en compte plus large des systèmes de ressources naturelles (des écosystèmes), des communautés qui dépendent d’eux, et des politiques qui gouvernent leur gestion.

Un chercheur de l’ICRISAT (Institut international focalisé sur les zones semi-arides) résume très bien l’évolution : « dans le passé, on ne nous demandait pas d’avoir un impact. On nous demandait de développer de nouvelles technologies, des inventions, qui pouvaient diminuer les contraintes de production. C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’on nous a demandé de regarder l’ensemble de la ferme, l’ensemble du système agraire, le niveau de vie des agriculteurs et les opportunités pour accroître les revenus. Et finalement à tout ce qui bloquaient les agriculteurs pour avancer. »

Autrefois il fallait seulement produire plus. Ce que l’on exige aujourd’hui de la recherche est infiniment plus complexe.

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La nouvelle recherche doit intégrer des savoirs d’origines diverses: Il ne suffit plus en effet de produire de beaux et bons savoirs, il faut s’assurer qu’ils s’intègrent dans la réalité des circonstances d’un agriculteur, d’un village, d’une région.

Les agriculteurs eux-mêmes savent, mieux que quiconque, combien les choses DOIVENT changer. Ils ont, tout autant que les chercheurs, une vue partielle sur ce qui PEUT changer. La rencontre des savoirs est encore très largement à systématiser.

« Si on regarde les succès du passé, ils sont peu nombreux et assez anciens. Et une bonne partie du problème vient de ce qu’on ne s’attaque pas vraiment à l’ensemble des difficultés auxquelles les agriculteurs doivent faire face. Les agriculteurs et leurs familles vivent dans un monde difficile et doivent répondre à des problèmes complexes, et si on essaie de les aider à trouver des solutions à leurs problèmes, on ne peut le faire sans prendre en compte toute une série de dimensions en plus de celles pour lesquelles on a une expertise spécifique en tant que chercheur. Le travail utile et pertinent ne peut être qu’un travail d’équipe où se retrouvent des compétences pluridisciplinaires et alors, seulement alors, on a une chance d’accoucher d’une solution qui non seulement est une solution qui marche, mais qui est aussi une solution acceptée par les agriculteurs. » (d'après Dyno Keatinge, aujourd’hui directeur général de l’AVDRC, centre international travaillant sur les espèces potagères et basé à Taiwan)

La vraie question aujourd’hui me semble la question d’échelle. Pratiquer l’intégration à tous les niveaux, cela se fait déjà, (a) beaucoup dans les discours, (b) trop peu dans la pratique et (c) quand cela se fait, c'est à toute petite échelle, c'est-à-dire dans des villages pilotes. On sait travailler avec quelques dizaines, voire quelques centaines de familles rurales*. Mais on sait aussi que cette naissante efficacité doit impérativement passer du cent au cent million. Et il n’y a pas une recette universelle disponible pour réussir cet énorme changement d’échelle.

Dans un tel contexte, et face à un tel défi, les discussions actuelles sur la réorganisation des structures de recherche, comme celles qui concernent actuellement le système des centres internationaux de recherche agricoles, me semblent assez dérisoires. Au fond, on parle des structures surtout pour trouver le moyen de mieux les pérenniser, assez peu pour les rendre plus performantes sur le fond : les nouvelles structures seront-elles plus pertinentes, plus à l’écoute, auront-elle plus d’impact ? Certainement pas si cet objectif de pertinence n’est pas ce qui domine la réflexion.

A-t-on encore besoin d’un centre international qui travaille presque exclusivement sur l’amélioration génétique du maïs, du blé ou du riz ? Ne devrait-on pas plutôt créer de nouvelles structures intégratives pour répondre aux besoins d’une région ou sous-région particulière ?

Comment met-on les discours en pratique, à une échelle significative, sans d’abord mettre en place l’organisation que cela requiert ?



* l’exception à la règle, la seule que je connaisse du moins, est « le réseau haricot » en Afrique de l’est. Encore n’est-il qu’un exemple d’intégration entre acteurs à grande échelle, et pas encore un exemple d’intégration à l’intérieur d’un système ou d’un petit nombre de systèmes agraires. Les agriculteurs satisfaits des résultats de ce programme n’ont pas manqué d’interpeler les chercheurs pour qu’ils ouvrent leur programme notamment à d’autres cultures que le haricot, qu’ils ont en mélange sur leurs fermes.

mardi, 10 juin 2008

Crise alimentaire mondiale: pas une crise!

Racine profonde. Dans les pays du Nord, selon les statistiques de la Banque Mondiale, les deux-tiers des jeunes vont jusqu’à un niveau d’études supérieures (ce qui ne veut pas dire qu’ils complètent tous ce cycle). En Amérique latine la proportion est de 29%, en Asie de 20% et en Afrique sub-saharienne d’à peine 5%, Afrique du Sud incluse. Première racine profonde à la crise actuelle : un sous-investissement chronique dans l’éducation.

Traduction dans la recherche. Je me faisais le relais, dans une note précédente, d’une information donnée par le directeur du GCRAI, selon laquelle aucun sélectionneur, en Indonésie, a moins de 50 ans. Aujourd’hui je vois sur le site du réseau SciDev.Net que le ministre de la recherche de Zambie considère qu’il faudra peut-être relever l’âge de la retraite de ses scientifiques à 70 ans au moins. Faute de formation de jeunes et faute de crédits dans la recherche qui reçoit moins de 1% du budget de l’Etat. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce que les gouvernements et leurs politiques nationales pèsent et continueront de peser lourd dans la crise en cours. Infiniment plus que les biocarburants, utilisés un peu vite comme alibi par tous ceux qui ne veulent pas qu’on pointe trop le doigt dans leur direction.

Utilisons le terme exact. La crise alimentaire est-elle une crise? François Bayrou, ex-ministre de l’éducation et aujourd’hui président d’un parti virtuel, nous rappelait gentiment hier qu’on ne devrait pas parler de crise du pétrole parce que contrairement aux crises précédentes, il ne va pas cette fois y avoir de baisse importante et durable du prix du baril. C’est une tendance, une évolution, pas une crise puisque c’est là pour rester, pour durer. La même chose s’applique au déficit alimentaire. Même si de bonnes récoltes cette année permettraient de diminuer l’intensité du phénomène, la tendance au déséquilibre entre offre et demande est là pour rester, pour durer. Les problèmes alimentaires d’aujourd’hui ne vont pas disparaître et ils ne devraient donc pas être appelés crise mais plutôt phénomène, déséquilibre, etc.

La crise alimentaire demande plus qu'une réunion de trois jours sans suite ou quelques vagues promesses non tenues. Elle demande une politique à tous les niveaux, national, régional, mondial. On ne s'occupe - à peine - que de l'urgence, comme si ce n'était qu'une... crise (entendez: passagère).

lundi, 09 juin 2008

Crise alimentaire et biocarburants de deuxième génération

A part les américains, à peu près tout le monde trouve scandaleux qu’on puisse utiliser des cultures alimentaires pour faire des biocarburants. Et donc on parle (beaucoup) d’autres espèces, arbustives ou arboricoles notamment, qui permettraient de produire de nouveaux biocarburants. Parmi elle, et très à la mode, le jatropha.
Extrait d’un article du Figaro publié ce jour : Le jatropha est une plante oléagineuse voisine du ricin qui suscite beaucoup d'espoir dans les régions tropicales. Également appelé pourghère ou tabanani, ses graines peuvent produire jusqu'à 1900 litres de diester par hectare, soit deux fois plus que le colza. Mais, pour obtenir de tels rendements, il doit être implanté sur des sols riches plutôt réservés aux cultures vivrières. « Pour toutes ces raisons, le jatropha a surtout vocation à répondre à des besoins énergétiques locaux, qu'il s'agisse d'alimenter des moteurs agricoles ou une petite centrale électrique comme c'est déjà le cas au Mali », tempère Christian Sales, chercheur au Cirad.

J’aurais bien aimé que mon collègue signale aussi à tous les politiques qui se précipitent pour décider d’en planter des milliers d’hectares dans leur pays, que cette plante a toutes les caractéristiques d’une plante invasive, c'est-à-dire d’une plante qui envahit l’espace, éliminant les autres, et dont il devient extrêmement difficile de se débarrasser. Encore un domaine où quelques recherches préliminaires ne seraient pas superflues.

OGM : encore du tout-blanc-tout-noir, raz le bol !

Le Monde publie ce soir un article de Hervé Kempf qui sent bon le tout-blanc-tout-noir-tout-pourri-vendu. Derrière le titre « Les grands semenciers brevètent les gènes d'adaptation au changement climatique », HK nous informe que les centres internationaux de recherche agricole membres du CGIAR sont pieds et poings liés avec les grands méchants semenciers comme Monsanto pour assurer à ses derniers le monopole de l’utilisation des gènes de résistance à la sécheresse en Afrique. Ignoble! Ceci sur la base d’une information relayée par ETC et ses « chercheurs indépendants ». Et c’est qui qui les paient, les « chercheurs » activistes qui n'ont jamais rien cherché de cette ONG connue de longue date pour être 100% anti-OGM quel que soit l’OGM? Et si on veut avoir une information vraie, impartiale, sur ce qui existe derrière l’accord entre le CIMMYT, la Fondation Gates et le secteur privé, on va la chercher où ? Pas dans Le Monde, c’est clair, ou alors Hervé Kempf aurait aussi interviewé le CIMMYT et la Fondation Gates, pas seulement les opposants irréductibles d’ETC.

Moi qui ne suis pas journaliste je me suis quand même payé le luxe d’aller voir ce que le CIMMYT avait à déclarer, sur son site web, page intitulée : « l’initiative sur le maïs tolérant à la sécheresse en Afrique ». http://www.cimmyt.org/dtma/index.htm Je passe sur les détails. J’y ai quand même trouvé que le projet avait le soutien de tout un tas d'agences publiques, nationales, et pas seulement de Gates et du secteur privé. Et qu'il avait entre autres objectifs de produire des variétés résistantes qui seraient des variétés-populations, autrement dit des variétés que les petits agriculteurs pourraient replanter, cycle après cycle, sans avoir à racheter des semences chaque année chez un quelconque Monsanto… On lit ce qu’on veut lire, et donc on continue avec le tout-blanc-tout-noir. C’est cela qui aide chaque citoyen a y voir plus clair, à pouvoir se faire une opinion « informée » !

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Photo CIMMYT

samedi, 07 juin 2008

Science et société (3): en avant le dialogue!

Les institutions de recherche et les chercheurs communiquent peu ou mal, c’est une évidence, même si les responsables de ces institutions disent le contraire. La communication est un vrai métier qui requiert une vraie formation spécialisée. On ne devient pas un bon communiquant par hasard ou parce qu’on est seulement « doué ». La communication est a été, pendant trop longtemps, négligée par les responsables des institutions de recherche. Les chercheurs ne reçoivent aucune formation ou reçoivent une formation d’une ou deux journées sur la base du volontariat, ce qui ne les prépare ni à présenter leurs recherches à un public non spécialisé ni, et encore moins, à débattre devant des caméras avec des extrémistes aguerris. Or ce sont les chercheurs, les spécialistes qu’on veut entendre, pas les professionnels de la communication.

La crise de confiance entre la société française et sa recherche contribue à écarter les jeunes des carrières scientifiques depuis de nombreuses années. Pourquoi investir tant d’années dans des études supérieures pour une carrière incertaine, mal payée, et un métier déconsidéré, dévalorisé ? J’ai trouvé un emploi dans la recherche – on est venu me chercher ! - à la fin de ma quatrième année d’université, avec encore trois ans de formation à faire avant de pouvoir être titularisé chercheur, mais trois années rémunérées, un peu comme l’est en médecine l’interne pas encore médecin. De mon BAC+4 lors de mon recrutement au début des années 1970 on est passé aujourd’hui à BAC+10 pour avoir une petite chance d’être recruté. Il faut en effet avoir fait une licence (BAC+2), un master (BAC+5) puis une thèse (BAC+8), et enfin un minimum de deux ans de post-doctorat (BAC+10) pour pouvoir postuler, parmi beaucoup d’autres, à un concours de chercheur au résultat des plus aléatoires. Il faut beaucoup de passion, d’innocence et/ou d’inconscience pour aller jusque là quand les filières techniques ou commerciales permettent d’arriver plus vite sur un marché du travail plus rémunérateur. Mon voisin maçon qui a dix ans de moins que moi roule en BMW et moi en Citroën C1. Certes je me préoccupe plus que lui de la terre que nous laisserons à nos enfants et je dépense 2,5 fois moins d’essence que lui au 100Kms (et nous polluons tous deux en proportion). Mais je n’ai réussi à convaincre aucun de mes enfants d’étudier la maçonnerie. Ni mon salaire, ni mes horaires de travail souvent loufoques, ni mes nombreux déplacements à l’étranger ne les ont davantage incité à se lancer dans une carrière de chercheur.

Nous avons néanmoins terriblement besoin de recherche pour notre développement économique. Et nous avons terriblement besoin de recherche pour le futur harmonieux de notre planète. La crise alimentaire qui est apparue dans la presse depuis deux mois est une occasion pour rappeler cette évidence, et l’illustrer par quelques exemples. Bien sûr aucun problème de société ne se résume à une question de recherche, c’est infiniment plus compliqué que cela, mais la recherche peut contribuer de façon parfois très significative à la solution du problème. C’est vrai pour bien des problèmes, comme les problèmes de l’énergie, du changement climatique, de la biodiversité, qui vont conditionner la vie de nos enfants. C’est vrai aussi pour la crise alimentaire qui est là pour durer.

Crise de confiance de la société vis-à-vis de la recherche, méconnaissance de ce que fait la recherche, de ce que peut la recherche dans l’esprit de l’homme de la rue, tout cela est la faute à pas ou peu de communication. Les chercheurs doivent parler aux non chercheurs. Et pas seulement pour les informer, mais aussi et surtout pour dialoguer avec eux. En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées disait-on au moment du premier choc pétrolier (1973): nombre de chercheurs français ont prêché dans les années 1980-1990 pour la création d’un forum mondial de la recherche agricole (GFAR) qui baserait les recherches Nord-Sud et Sud-Sud sur un dialogue avec tous les acteurs, incluant les agriculteurs comme les bailleurs de fonds, et pas seulement sur des choix de scientifiques et/ou de leurs institutions. Ce forum s’est mis en place et a commencé à travailler selon ces grands et beaux principes de « recherche participative » dans beaucoup de pays du Sud. Mais pas chez nous. La recherche française ne dialogue pas plus aujourd’hui avec la société qu’elle le faisait 20 ans auparavant. Le GFAR a observé l’évidence : l’adoption de nouvelles variétés de riz ou de maïs par exemple, dépend étroitement de ce que les agriculteurs ont été impliqués ou non dans leur développement. Extrapolez cette recette chez nous : l’absence (ou l’insuffisance) de dialogue entre science et société conduit au rejet de la première par la seconde ou au moins à un fossé d’incompréhension. Il est toujours étonnant de voir que l’on peut demander aux autres d’appliquer chez eux des recettes qu’on est incapable d’appliquer chez nous. Participant récemment à une réunion avec le Directeur exécutif du GFAR, un représentant du GRET, une ONG française qui se dédie à la solidarité et la coopération internationale avec les pays du Sud, remarquait qu’il n’avait été invité qu’une seule fois, dans toute sa carrière, pour discuter et participer à la sélection de projets de recherche liés au développement dans ces pays. Comme une exception à la règle de non dialogue.

Nous devons changer cela. Un peu comme la fête des mères, la fête de la science cela ne doit pas être un jour ou une semaine par an puis on oublie tout. Cela doit être tous les jours. Il faut plus de dialogue.

vendredi, 06 juin 2008

Crise alimentaire mondiale: un sommet pour presque rien

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Un enfant meurt de faim toutes les trente secondes avait rappelé le président français lors de la première journée du sommet de Rome. 181 pays représentés, 42 par leur président ou leur premier ministre, pour accoucher d’une déclaration a minima dans laquelle on s’engage à faire ce qu’on s’était déjà engagé à faire dans les sommets précédents, à savoir diminuer de moitié la faim et la pauvreté d’ici 2015. Trois jours de débats, qui ont coûté une fortune dont on ne connaîtra jamais le montant. Plus de 24 heures de discussions et débats à peu près stériles pendant lesquels environ 3.000 enfants sont morts de faim. Mais aucun gouvernement ne s’est engagé à changer quoi que ce soit dans sa politique protectionniste, qu’il s’agisse de ceux du Nord comme de ceux du Sud. Un sommet pour rien. Ou presque : si le discours de Sarkozy se transforme en réalité – 1 milliard d’euros sur 5 ans pour aider au développement des agricultures africaines... il faut que ce soit 1 milliard d’argent en plus, d’argent frais, et ne pas y inclure, mine de rien, le budget de x agences de recherche et développement françaises transformant le milliard en milliard d’affichage – et que cet effort n’est pas un autre machin franco-français déconnecté des efforts des autres sur le terrain… alors la France aura vraiment eu une contribution significative.

Photo FAO.

jeudi, 05 juin 2008

Crise alimentaire : et la voix des pauvres ?

La conférence de Rome se termine aujourd'hui, même si on n’en parle plus dans votre journal. Chefs de gouvernement et ministres se sont succédés pendant deux jours à la tribune, une grande majorité d’entre eux pour appeler à la modernisation de l’agriculture (entendez : refaire l’agriculture américaine ou européenne partout) ou appeler à une meilleure distribution des productions (entendez : les leurs). Quelques uns pour donner quelques sous, le total restant toujours dérisoire en regard de ce que ces mêmes gouvernements (inclus de nombreux gouvernements des pays du Sud où des gens meurent de faim) dépensent en une année en armement.

Au total, et je rejoins en cela les ONG qui viennent tout juste d’avoir une conférence avec la presse à Rome: à quelques exceptions près tous ces gouvernements ont exprimé leurs propres priorités, « business as usual » (rien ne change), la toute première des priorités des intervenants étant la libéralisation des échanges, mais personne ne propose des solutions nouvelles, innovantes, et surtout personne ne montre une réelle prise en compte des contraintes et des demandes des petits agriculteurs du Sud concernés. Où était la voix de ces millions de paysans pauvres et de leurs organisations dans cette conférence ? Dans un obscur événement parallèle, dont personne n’a parlé dans la presse. Un forum où l’on a apparemment beaucoup plus parlé des dimensions écologiques et sociales de la crise, mettant notamment l’accent sur l’adaptabilité des nouvelles solutions nécessaires aux petites agricultures du Sud, comme je le répète sans cesse dans ce blog.

Répétons encore une fois : on ne peut pas résoudre les problèmes des petits producteurs avec des solutions construites pour une agriculture moderne qui a depuis longtemps montré ses limites.

L’un des représentants des ONG a conclu en faisant de la crise alimentaire un crime contre l’humanité. Elle était évitable et on a laissé faire. On a notamment laissé les spéculateurs spéculer sur ce qui n’aurait jamais dû être ouvert à la spéculation, la nourriture.

Il est temps d’ajouter le droit à la nourriture parmi les droits de l’homme. Et d'en tirer les conséquences qui s'imposent.

Pas facile d’être chercheur

Je reviens sur le dernier commentaire du seul lecteur de ce blog qui ose commenter, Patrick Yeu. D’abord pour le remercier parce que ses commentaires enrichissent l’information que j’essaie de distiller sur ce blog. Ensuite parce que certains points soulevés méritent plus ample discussion (et donc pas un autre commentaire caché dans un pile de commentaires).

Le premier, c’est la question du financement de la recherche. J’ai eu l'immense chance, travaillant dans un organisme public en un temps où 100% du financement venait d’un seul robinet, de pouvoir travailler pendant un quart de siècle sur un seul et même sujet, au point d’avoir pu l’approfondir jusqu’à un niveau jamais atteint par aucun autre laboratoire autour du monde, ce qui a eu pour première conséquence de me donner une renommée internationale ce qui n'est jamais désagréable, et ensuite et surtout de me permettre de consolider mon équipe grâce à des financements internationaux publics et privés. Certains diront que c’est ce qu’il ne faut plus parce que trop de projets, dans ce mode de financement pérenne du passé, n’avaient pas de fin, même quand ils avaient des résultats minimes ou contestables. Mais on sait aussi que la recherche fondamentale a besoin de temps et de tranquillité pour faire des avancées significatives. Aujourd’hui on entend de plus en plus les chercheurs français se plaindre de ce qu’ils doivent passer trop de temps à chercher de l’argent ou écrire des rapports pour des financiers divers au lieu de faire de la recherche. La meilleure recherche du monde, aux Etats-Unis, fonctionne selon ce modèle depuis des décennies sans pour autant que sa production ait sensiblement baissé, au contraire. Je sais qu’il y en a qui n’aime pas faire ce que font les autres, surtout si ces autres sont américains, mais force est de constater que c’est un système où la compétition est plus stimulante qu’autre chose. A l’inverse, l’absence totale de compétition dans notre vieux système de recherche permettait à certains professeurs d’université de ma connaissance de publier une fois tous les dix ans, voire moins, ce qui a de quoi choquer le contribuable, pourvu qu’il en soit informé.

Le deuxième, qui m’intéresse beaucoup, c’est celui de l’évolution de la science et du métier de scientifique, où il n’y a plus de savants mais seulement des chercheurs de plus en plus « pointus », autrement dit de plus en plus spécialisés. Je crois, contrairement à ce que dit Patrick Yeu, que si la réalité des choses était simple, les chercheurs spécialisés pourraient et l’appréhender, la comprendre, et y contribuer simplement. Le vrai problème aujourd’hui, c’est que l’on demande à la recherche de s’attaquer à des questions extrêmement complexes et qu’elle n’a pas d’intégrateurs. Chaque chercheur travaille sur une seule pièce d’un puzzle, mais la solution du problème requiert un chef d’orchestre, qui veille à ce que toutes les pièces du puzzle soient présentes, que des chercheurs travaillent sur chacune d’elles, et enfin et surtout qu’elles s’emboitent correctement pour produire le tableau final, complet, solution du problème. Reprenons l’exemple de la crise alimentaire. Elle a elle-même un grand nombre de composantes et/ou facteurs aggravant. Le remède ne peut donc être que multiple, diversifié. La recherche peut être une composante de la solution. Mais quelle recherche ? La cible principale, à mon sens (qui n’est pas partagé par tous), c’est l’agriculture familiale dans les pays du Sud. Qu’est-ce que c’est ? Je fais simple, donc je caricature quelque chose que je sais être extrêmement divers, mais c’est pour aider à comprendre. La ferme typique fait moins de 5 hectares, et l’agriculteur – souvent une femme – y cultive une dizaine de plantes différentes, par exemple du maïs, des haricots, quelques pommes de terre, du manioc, des bananiers, des ananas, quelques pieds de caféier, et quelques plantes fourragères, grandes herbes et légumineuses, ces dernières contribuant autant à l’alimentation de ses deux vaches qu’à la fertilité du sol de sa petite ferme. Est-ce qu’un généticien, spécialisé dans l’étude des gènes responsables de la tolérance à la sécheresse chez le maïs, va révolutionner ce type d’agriculture ? A l’opposé, est-ce qu’on peut accepter l’idée que ce type d’agriculture doit disparaître pour laisser la place à de grandes exploitations où l’on produirait, en monoculture, cinq à dix fois plus de grains à l’hectare. Que ferait-on alors des centaines de millions de familles rurales qui vivent de ce type d’agriculture ? L’Afrique serait totalement autosuffisante si on multipliait seulement par deux la production moyenne de ce type d’agriculture, pas par 5 ou par 10. Et on peut le faire. Mais est-ce qu’on a les variétés de maïs, de haricot, de manioc, etc. qui ont toutes les caractéristiques souhaitées par notre agriculteur et qui, dans son système, lui permettrait de doubler sa production ? Je suis catégorique : la réponse est non. On a des variétés qui peuvent le faire, mais l’exception à la règle, ce sont les variétés qui peuvent le faire et qui, en même temps, ont toutes les caractéristiques souhaitées par notre agriculteur. Parce qu’il ne sert à rien de vouloir faire produire deux fois plus si ce deux fois plus est produit par une variété qui n’a pas les qualités gustatives habituelles (maïs), demande autant ou plus de temps pour cuire (haricot) ou est plus difficile à peler (manioc). J’ai pris volontairement trois caractéristiques qui intéressent une agricultrice, mais auxquelles le généticien-sélectionneur (un homme très généralement) est peu sensible s’il ne travaille pas dans une équipe pluridisciplinaire avec un minimum d’intégration recherche-développement. Parce que c’est là le point essentiel, le niveau manquant dans la construction du puzzle (ou de la grande majorité des puzzles) : la plupart des organismes de recherche, la plupart des projets de ces organismes, sont trop spécialisés, trop ciblés, trop peu intégrateurs. Et la même chose s’applique à la formation. On forme des biologistes moléculaires là où autrefois on formait des généticiens-sélectionneurs. Le directeur du GCRAI, hier, dans une réunion à laquelle je participais, a donné l’Indonésie en exemple : un grand pays où il n’y a plus un seul sélectionneur de moins de 50 ans. Les nouvelles variétés dont l’agriculture indonésienne aura besoin dans 20 ans seront produites par qui ? Les formations d’aujourd’hui ne produisent pas de chercheurs capables d’apporter des solutions adaptées et durables – et relativement simples – pour booster les agricultures familiales. On produit toujours des producteurs de pièces de puzzle, et on commence à peine à leur enseigner qu’ils devront s’associer à d’autres pièces, mais on ne produit pas des chercheurs capables de dessiner et d'assemble le puzzle. Ce qui rejoint ce que je disais dans une note antérieure sur le discours et la pratique. On parle de plus en plus de transversalité, d’interdisciplinarité (ce qui est encore relativement nouveau dans le petit monde de la recherche agronomique), de co-construction pluri-acteurs, mais on bricole, on balbutie, on expérimente beaucoup mais encore un peu chacun dans son coin. Et une difficulté majeure reste l’écart entre l’ampleur du problème – la terre pour faire court – et l’échelle où la solution proposée doit être pertinente et optimisée – la ferme. Qui voudrait d’un pays où 50 millions d’hectares sont plantés avec la même variété ?

Il faut former un nouveau type de chercheur agronome (au sens large).

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