samedi, 27 septembre 2008
Un agriculteur africain qui ne produit qu’une tonne à l’hectare n’a pas besoin des OGM
Quand Clive James, invité cette semaine au premier congrès « de toute l’Afrique » sur les biotechnologies à Nairobi, dit que les biotechnologies ne sont pas la panacée pour résoudre le problème de la sécurité alimentaire, c’est un euphémisme. Cet ancien collègue*, aujourd’hui président de l’ISAAA (service international pour le transfert des applications des agro-biotechnologies, sponsorisé par Monsanto), ne manque pas d’ajouter aussitôt qu’il faut utiliser des « technologies conventionnelles » comme l’absence de labour ou un labour superficiel, mais bien sûr en association… avec les biotechnologies. Trop, c’est trop. Quand la très grande majorité des agriculteurs n’a aucun accès aux engrais, à l’irrigation, et produit péniblement une tonne à l’hectare, les biotechnologies à la mode de Clive James, entendez: exclusivement les OGM, sont un luxe inutile dans 99,9% des cas. Et ce d’autant plus que personne ne les utilise pour améliorer les variétés paysannes ou locales. Autrement dit la variété OGM, c’est seulement dans des plantes « améliorées », totalement inadaptées dans les conditions d’utilisation des petits agriculteurs.
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* il était économiste au CIMMYT dans les années 80 ; le CIMMYT est le centre international d'amélioration du maïs et du blé, basé au Mexique, et où j’ai travaillé de 1989 à 2000.
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Nuit des chercheurs: une curieuse rencontre!

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lundi, 22 septembre 2008
Où l’on reparle d’OGM et d’agriculteurs satisfaits
Cette nouvelle là va être très difficile à contrer tant elle ressemble à une lapalissade : les chinois annoncent que l'usage du coton Bt (OGM) réduit les attaques d'insectes dans les autres cultures environnantes. Moins de pesticides, et pas seulement sur le coton, tous les environnementalistes devraient être contents. Je dis que c'est une lapalissade parce que Monsieur de Lapalisse lui même l'aurait sans doute vue comme une évidence. Si on diminue de manière importante les surfaces d'accueil (et de reproduction) pour un parasite il y a en effet peu de chance que la population de celui-ci bénéficie de l'opération et se développe. Le papillon Helicoverpa armigera voit donc sa population diminuer en Chine sur et autour des 3 à 4 millions d'hectares qui sont plantés en coton OGM. On peut chipoter sur le fait que les paysans chinois n'ont jamais totalement cessé leurs traitements insecticides, mais les résultats sont là : le coton Bt gagne en popularité, sauf chez les insectes dont le nombre diminue et très secondairement chez José Bové. Ne me demandez pas ce que je juge le plus important. J'aurais préféré que l'article de Science qui présente ces résultats aient été le produit d'une recherche publique indépendante. L'auteur travaille aujourd'hui pour Pioneer Hi-Bred, filiale du Groupe Dupont, et les détracteurs auront beau jeu de suspecter ses résultats (même s’ils ont été obtenus avant qu’il n’entre dans la compagnie privée). Même une lapalissade a plus de poids si elle provient de la recherche publique. Le problème, chez nous, c'est qu'on laisse infiniment plus de liberté aux faucheurs – qui continuent de faucher - qu'aux chercheurs du secteur public – dont les expériences sont régulièrement détruites. Encore une fois, je le répète, toute technologie peut très mal utilisée. Il faut donc rester très vigilant. Mais s'y opposer systématiquement, par principe, devient chaque jour un peu moins acceptable : les utilisateurs satisfaits sont millions, combien de temps resterons-nous sourds ou indifférents à la voix de ces agriculteurs ?
Un collègue du Cirad interviewé par le journal Le Monde à propos de cette nouvelle fait remarquer que si l’insecte diminue, le besoin de l’OGM devrait diminuer aussi. Il n’y a pas seulement de l’ironie dans sa judicieuse remarque. Un équilibre est encore à trouver entre plantes résistantes, traitements insecticides et populations d’insectes. Pour que ces populations demeurent d'une taille acceptable économiquement, sans risque d'engendrer de nouvelles formes d’insectes hyper agressifs capables de développer leurs larves même sur un coton OGM (ce qui pourrait arriver si le coton OGM devenait monoculture sur des surfaces trop importantes). Je ne doute pas que des recherches soient en cours sur cette question fondamentale pour le futur des plantes OGM. Bien sûr pas en France.
09:20 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, développement, biodiversité
lundi, 01 septembre 2008
Moins d'eau demain, mais toujours du maïs?
XIIIème Congrès Mondial de l’Eau oblige, je vais poursuivre une discussion démarrée avec la note précédente. Demain il faudra que les agricultures du monde produisent plus, beaucoup plus, avec moins d’eau. Il y a toute une diversité d’approches à combiner pour cela, dont certaines seront discutées mercredi au Corum de Montpellier, dans une session spéciale eau-agriculture sponsorisée par Agropolis Fondation.
Produire plus avec moins d’eau, cela peut être possible en gérant mieux la consommation de l’eau. Tout le monde sait – ou imagine – que les canaux d’irrigation vieux de 40 ans fuient de partout, ou que les systèmes d’irrigation par aspersion utilisent beaucoup plus d’eau que ce que la culture a vraiment besoin. Le goutte à goutte semble un optimum que peu d’agriculteurs peuvent se payer, si ce n’est sur des cultures qui se vendent particulièrement bien. A côté de cela il existe une diversité de pratiques culturales qui permettent d’utiliser moins d’eau par ce qu’elle l’utilise mieux. Certaines sont liées à la couverture permanente du sol, qui évite des pertes par évaporation. D’autres sont liées à la gestion « de la topographie »: on connaît les rizières en terrasses. On connaît moins les micro-terrasses et/ou micro-barrages qui permettent à une plante d’utiliser presque toute l’eau qui tombe sur la surface « en amont » de la plante (les anglophones parlent de « water harvesting » ou « récolte de l’eau »).
Ma spécialité n’est pas dans l’agronomie mais dans la génétique. Et vous savez, si vous lisez ces lignes depuis un moment, combien je m’irrite contre ces politiques de recherche qui ont consisté, depuis 50 ans, à vouloir, dans une première étape, produire des plantes idéales – à forte production – pour un nombre très limité de cultures, et à les faire adopter partout et par tous, quel qu’en soit le coût en terme de modification de l’environnement puis, dans une deuxième étape, utiliser exactement les mêmes plantes pour produire des plantes idéales adaptées aux environnements dans lesquels on veut les faire pousser, même quand la plante de départ était totalement inadaptée. Longue phrase, que je vais essayer de traduire par l’exemple. Un centre de recherche (je simplifie pour faire court) produit des variétés de maïs pour le monde entier, du Mexique au Zimbabwe. La philosophie est celle du qui peut le plus peut le moins : la plante qui produit 6 tonnes dans de bonnes conditions, sur la station expérimentale, produira plus que la variété du paysan africain, même si les conditions y sont infiniment moins favorables. Bien sûr c’est faux. Il lui faut toujours de l’eau et de l’engrais. Comme le paysan africain moyen ne peut s’offrir que l’eau du ciel et n’a pas les moyens d’acheter des engrais à prix d’or, la recherche décide de lui fabriquer (depuis peu) un maïs qui supporte mieux la sécheresse et la faible fertilité de son sol. Et comme c’est très difficile d’y arriver, on dépense des fortunes pour la recherche avec des résultats juste moyens.
Peu importe si 300 ans plus tôt personne ne mangeait de maïs au Zimbabwe mais seulement des céréales africaines, en mélange avec d’autres plantes africaines, légumes et fruits notamment. Toutes plantes qui, pour être africaines, étaient adaptées depuis des millénaires, à des pluviométries erratiques et des sols non fertilisés. Je caricature juste un peu (encore une fois, pour limiter la longueur du discours).
Je ne suis pas en faveur du retour à l’homme des cavernes, mais entre le tout importé et un new deal pour les plantes locales qui se baserait sur des avancées technologiques récentes comme la biologie comparative et la sélection assistée par marqueurs moléculaires, j’aimerais qu’un sain équilibre soit trouvé ce qui est trop loin d’être le cas aujourd’hui.
L’agriculture de demain devra utiliser moins d’eau qu’aujourd’hui. Si aujourd’hui on ne sait déjà pas comment gérer durablement l’eau qui existe, c’est peu dire qu’il va falloir trouver des solutions radicalement nouvelles pour demain. Où sont-elles ? Qui les prépare ? On voit poindre des pistes du côté des agronomes, mais c’est beaucoup moins évident du côté des généticiens… qui continuent de travailler sur le maïs.
Moi je fais le pari que la culture du maïs va diminuer, y compris en France. Parce qu’il faudra y mettre des subventions que plus aucun contribuable n’acceptera de payer.
15:15 Publié dans Actualités, Politique, Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, biodiversité
mercredi, 20 août 2008
Des universités africaines qui travaillent à la résolution des problèmes africains
« On n’a pas seulement négligé la science et la technologie dans les universités africaines, on a aussi été incapables de centrer celles-ci sur les besoins du continent » déclare Mammo Muchie, Sud-Africain, professeur et directeur du Centre de recherche sur le développement et l’Economie Politique Internationale à l’université d’Aalborg au Danemark.
Sur le site du Science and Development Network, le professeur Muchie explique que la question clé aujourd’hui est de développer une programmation qui vienne en appui au développement économique, à l’éradication de la pauvreté et à l’utilisation durable des ressources naturelles.
Il cite en exemple l’université d’Addis en Ethiopie qui vient d’ouvrir un nouveau campus pour former 5000 doctorants en 10 ans, avec l’aide de quelque 60 universités étrangères, essentiellement en Amérique du Nord et en Europe. L’idée est bien dans ce cas de créer une université de haut niveau qui se focalise sur les problèmes de l’Ethiopie, en recherche autant qu’en formation. Un autre exemple donné concerne l’université d’Abuja, dans la nouvelle capitale nigériane.

Le professeur Muchie reconnaît que chaque pays africain ne pourra pas se doter d’une université de niveau international. Une difficulté à surmonter est donc celle de la décision et de l’investissement au niveau régional ou sous régional. Le chacun pour soi, l’envie d’avoir son université, son laboratoire de recherche performant dans son pays, cela risque de pérenniser un peu plus la situation de précarité actuelle. Mais qui sommes-nous, nous qui sommes toujours bretons, ou français avant d’être européens, pour donner des conseils à l’Afrique pour qu’elle se rassemble pour créer l’excellence scientifique continentale dont elle a besoin ?
09:36 Publié dans Actualités, Les news "Science" que j'ai notées pour vous, Politique, Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, développement
mardi, 15 juillet 2008
Crise alimentaire : d’abord construire de bons partenariats
La semaine passée, Colin Chartres, Directeur Général de l’institut international sur la gestion de l’eau (IWMI) publiait une note sur SciDevNet pour dire, grosso modo, « attention ! Fabriquer des super-plantes ou super-cultures pour répondre aux besoins alimentaires croissants ne résoudra pas le problème essentiel : on n’aura plus d’eau ! ». Bon, chacun travaille pour sa chapelle et le budget de son institut, mais sur le fond il n’a pas tort. Sauf que d’autres pourraient dire la même chose que lui…
- sans plantes plus productives, on n’arrivera pas aux productions nécessaires,
- sans eau, ces plantes ne produiront pas ce que l’on attend d’elles,
- sans sols fertiles, même chose,
- sans résistances ou produits phytosanitaires, même chose,
- sans technologies et infrastructures de stockage, les pertes après récolte seront trop importantes,
- sans marché bien organisé et accessible, les productions seront perdues,
- etc.
Tout ceci suggère que donner à l’un, pour améliorer une composante du système – comme par exemple donner seulement à la recherche – c’est comme jeter l’argent par les fenêtres. Il faut d’abord réunir tous les acteurs et les obliger à travailler ensemble. Problème : où sont ceux qui savent faire dialoguer ensemble les politiques, les chercheurs, les agriculteurs, etc. ? Où forme-t-on ces "intégrateurs"?
14:34 Publié dans Actualités, Débat/Forum, Economie, Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, développement, biodiversité
samedi, 07 juin 2008
Science et société (3): en avant le dialogue!
Les institutions de recherche et les chercheurs communiquent peu ou mal, c’est une évidence, même si les responsables de ces institutions disent le contraire. La communication est un vrai métier qui requiert une vraie formation spécialisée. On ne devient pas un bon communiquant par hasard ou parce qu’on est seulement « doué ». La communication est a été, pendant trop longtemps, négligée par les responsables des institutions de recherche. Les chercheurs ne reçoivent aucune formation ou reçoivent une formation d’une ou deux journées sur la base du volontariat, ce qui ne les prépare ni à présenter leurs recherches à un public non spécialisé ni, et encore moins, à débattre devant des caméras avec des extrémistes aguerris. Or ce sont les chercheurs, les spécialistes qu’on veut entendre, pas les professionnels de la communication.
La crise de confiance entre la société française et sa recherche contribue à écarter les jeunes des carrières scientifiques depuis de nombreuses années. Pourquoi investir tant d’années dans des études supérieures pour une carrière incertaine, mal payée, et un métier déconsidéré, dévalorisé ? J’ai trouvé un emploi dans la recherche – on est venu me chercher ! - à la fin de ma quatrième année d’université, avec encore trois ans de formation à faire avant de pouvoir être titularisé chercheur, mais trois années rémunérées, un peu comme l’est en médecine l’interne pas encore médecin. De mon BAC+4 lors de mon recrutement au début des années 1970 on est passé aujourd’hui à BAC+10 pour avoir une petite chance d’être recruté. Il faut en effet avoir fait une licence (BAC+2), un master (BAC+5) puis une thèse (BAC+8), et enfin un minimum de deux ans de post-doctorat (BAC+10) pour pouvoir postuler, parmi beaucoup d’autres, à un concours de chercheur au résultat des plus aléatoires. Il faut beaucoup de passion, d’innocence et/ou d’inconscience pour aller jusque là quand les filières techniques ou commerciales permettent d’arriver plus vite sur un marché du travail plus rémunérateur. Mon voisin maçon qui a dix ans de moins que moi roule en BMW et moi en Citroën C1. Certes je me préoccupe plus que lui de la terre que nous laisserons à nos enfants et je dépense 2,5 fois moins d’essence que lui au 100Kms (et nous polluons tous deux en proportion). Mais je n’ai réussi à convaincre aucun de mes enfants d’étudier la maçonnerie. Ni mon salaire, ni mes horaires de travail souvent loufoques, ni mes nombreux déplacements à l’étranger ne les ont davantage incité à se lancer dans une carrière de chercheur.
Nous avons néanmoins terriblement besoin de recherche pour notre développement économique. Et nous avons terriblement besoin de recherche pour le futur harmonieux de notre planète. La crise alimentaire qui est apparue dans la presse depuis deux mois est une occasion pour rappeler cette évidence, et l’illustrer par quelques exemples. Bien sûr aucun problème de société ne se résume à une question de recherche, c’est infiniment plus compliqué que cela, mais la recherche peut contribuer de façon parfois très significative à la solution du problème. C’est vrai pour bien des problèmes, comme les problèmes de l’énergie, du changement climatique, de la biodiversité, qui vont conditionner la vie de nos enfants. C’est vrai aussi pour la crise alimentaire qui est là pour durer.
Crise de confiance de la société vis-à-vis de la recherche, méconnaissance de ce que fait la recherche, de ce que peut la recherche dans l’esprit de l’homme de la rue, tout cela est la faute à pas ou peu de communication. Les chercheurs doivent parler aux non chercheurs. Et pas seulement pour les informer, mais aussi et surtout pour dialoguer avec eux. En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées disait-on au moment du premier choc pétrolier (1973): nombre de chercheurs français ont prêché dans les années 1980-1990 pour la création d’un forum mondial de la recherche agricole (GFAR) qui baserait les recherches Nord-Sud et Sud-Sud sur un dialogue avec tous les acteurs, incluant les agriculteurs comme les bailleurs de fonds, et pas seulement sur des choix de scientifiques et/ou de leurs institutions. Ce forum s’est mis en place et a commencé à travailler selon ces grands et beaux principes de « recherche participative » dans beaucoup de pays du Sud. Mais pas chez nous. La recherche française ne dialogue pas plus aujourd’hui avec la société qu’elle le faisait 20 ans auparavant. Le GFAR a observé l’évidence : l’adoption de nouvelles variétés de riz ou de maïs par exemple, dépend étroitement de ce que les agriculteurs ont été impliqués ou non dans leur développement. Extrapolez cette recette chez nous : l’absence (ou l’insuffisance) de dialogue entre science et société conduit au rejet de la première par la seconde ou au moins à un fossé d’incompréhension. Il est toujours étonnant de voir que l’on peut demander aux autres d’appliquer chez eux des recettes qu’on est incapable d’appliquer chez nous. Participant récemment à une réunion avec le Directeur exécutif du GFAR, un représentant du GRET, une ONG française qui se dédie à la solidarité et la coopération internationale avec les pays du Sud, remarquait qu’il n’avait été invité qu’une seule fois, dans toute sa carrière, pour discuter et participer à la sélection de projets de recherche liés au développement dans ces pays. Comme une exception à la règle de non dialogue.
Nous devons changer cela. Un peu comme la fête des mères, la fête de la science cela ne doit pas être un jour ou une semaine par an puis on oublie tout. Cela doit être tous les jours. Il faut plus de dialogue.
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jeudi, 05 juin 2008
Pas facile d’être chercheur
Je reviens sur le dernier commentaire du seul lecteur de ce blog qui ose commenter, Patrick Yeu. D’abord pour le remercier parce que ses commentaires enrichissent l’information que j’essaie de distiller sur ce blog. Ensuite parce que certains points soulevés méritent plus ample discussion (et donc pas un autre commentaire caché dans un pile de commentaires).
Le premier, c’est la question du financement de la recherche. J’ai eu l'immense chance, travaillant dans un organisme public en un temps où 100% du financement venait d’un seul robinet, de pouvoir travailler pendant un quart de siècle sur un seul et même sujet, au point d’avoir pu l’approfondir jusqu’à un niveau jamais atteint par aucun autre laboratoire autour du monde, ce qui a eu pour première conséquence de me donner une renommée internationale ce qui n'est jamais désagréable, et ensuite et surtout de me permettre de consolider mon équipe grâce à des financements internationaux publics et privés. Certains diront que c’est ce qu’il ne faut plus parce que trop de projets, dans ce mode de financement pérenne du passé, n’avaient pas de fin, même quand ils avaient des résultats minimes ou contestables. Mais on sait aussi que la recherche fondamentale a besoin de temps et de tranquillité pour faire des avancées significatives. Aujourd’hui on entend de plus en plus les chercheurs français se plaindre de ce qu’ils doivent passer trop de temps à chercher de l’argent ou écrire des rapports pour des financiers divers au lieu de faire de la recherche. La meilleure recherche du monde, aux Etats-Unis, fonctionne selon ce modèle depuis des décennies sans pour autant que sa production ait sensiblement baissé, au contraire. Je sais qu’il y en a qui n’aime pas faire ce que font les autres, surtout si ces autres sont américains, mais force est de constater que c’est un système où la compétition est plus stimulante qu’autre chose. A l’inverse, l’absence totale de compétition dans notre vieux système de recherche permettait à certains professeurs d’université de ma connaissance de publier une fois tous les dix ans, voire moins, ce qui a de quoi choquer le contribuable, pourvu qu’il en soit informé.
Le deuxième, qui m’intéresse beaucoup, c’est celui de l’évolution de la science et du métier de scientifique, où il n’y a plus de savants mais seulement des chercheurs de plus en plus « pointus », autrement dit de plus en plus spécialisés. Je crois, contrairement à ce que dit Patrick Yeu, que si la réalité des choses était simple, les chercheurs spécialisés pourraient et l’appréhender, la comprendre, et y contribuer simplement. Le vrai problème aujourd’hui, c’est que l’on demande à la recherche de s’attaquer à des questions extrêmement complexes et qu’elle n’a pas d’intégrateurs. Chaque chercheur travaille sur une seule pièce d’un puzzle, mais la solution du problème requiert un chef d’orchestre, qui veille à ce que toutes les pièces du puzzle soient présentes, que des chercheurs travaillent sur chacune d’elles, et enfin et surtout qu’elles s’emboitent correctement pour produire le tableau final, complet, solution du problème. Reprenons l’exemple de la crise alimentaire. Elle a elle-même un grand nombre de composantes et/ou facteurs aggravant. Le remède ne peut donc être que multiple, diversifié. La recherche peut être une composante de la solution. Mais quelle recherche ? La cible principale, à mon sens (qui n’est pas partagé par tous), c’est l’agriculture familiale dans les pays du Sud. Qu’est-ce que c’est ? Je fais simple, donc je caricature quelque chose que je sais être extrêmement divers, mais c’est pour aider à comprendre. La ferme typique fait moins de 5 hectares, et l’agriculteur – souvent une femme – y cultive une dizaine de plantes différentes, par exemple du maïs, des haricots, quelques pommes de terre, du manioc, des bananiers, des ananas, quelques pieds de caféier, et quelques plantes fourragères, grandes herbes et légumineuses, ces dernières contribuant autant à l’alimentation de ses deux vaches qu’à la fertilité du sol de sa petite ferme. Est-ce qu’un généticien, spécialisé dans l’étude des gènes responsables de la tolérance à la sécheresse chez le maïs, va révolutionner ce type d’agriculture ? A l’opposé, est-ce qu’on peut accepter l’idée que ce type d’agriculture doit disparaître pour laisser la place à de grandes exploitations où l’on produirait, en monoculture, cinq à dix fois plus de grains à l’hectare. Que ferait-on alors des centaines de millions de familles rurales qui vivent de ce type d’agriculture ? L’Afrique serait totalement autosuffisante si on multipliait seulement par deux la production moyenne de ce type d’agriculture, pas par 5 ou par 10. Et on peut le faire. Mais est-ce qu’on a les variétés de maïs, de haricot, de manioc, etc. qui ont toutes les caractéristiques souhaitées par notre agriculteur et qui, dans son système, lui permettrait de doubler sa production ? Je suis catégorique : la réponse est non. On a des variétés qui peuvent le faire, mais l’exception à la règle, ce sont les variétés qui peuvent le faire et qui, en même temps, ont toutes les caractéristiques souhaitées par notre agriculteur. Parce qu’il ne sert à rien de vouloir faire produire deux fois plus si ce deux fois plus est produit par une variété qui n’a pas les qualités gustatives habituelles (maïs), demande autant ou plus de temps pour cuire (haricot) ou est plus difficile à peler (manioc). J’ai pris volontairement trois caractéristiques qui intéressent une agricultrice, mais auxquelles le généticien-sélectionneur (un homme très généralement) est peu sensible s’il ne travaille pas dans une équipe pluridisciplinaire avec un minimum d’intégration recherche-développement. Parce que c’est là le point essentiel, le niveau manquant dans la construction du puzzle (ou de la grande majorité des puzzles) : la plupart des organismes de recherche, la plupart des projets de ces organismes, sont trop spécialisés, trop ciblés, trop peu intégrateurs. Et la même chose s’applique à la formation. On forme des biologistes moléculaires là où autrefois on formait des généticiens-sélectionneurs. Le directeur du GCRAI, hier, dans une réunion à laquelle je participais, a donné l’Indonésie en exemple : un grand pays où il n’y a plus un seul sélectionneur de moins de 50 ans. Les nouvelles variétés dont l’agriculture indonésienne aura besoin dans 20 ans seront produites par qui ? Les formations d’aujourd’hui ne produisent pas de chercheurs capables d’apporter des solutions adaptées et durables – et relativement simples – pour booster les agricultures familiales. On produit toujours des producteurs de pièces de puzzle, et on commence à peine à leur enseigner qu’ils devront s’associer à d’autres pièces, mais on ne produit pas des chercheurs capables de dessiner et d'assemble le puzzle. Ce qui rejoint ce que je disais dans une note antérieure sur le discours et la pratique. On parle de plus en plus de transversalité, d’interdisciplinarité (ce qui est encore relativement nouveau dans le petit monde de la recherche agronomique), de co-construction pluri-acteurs, mais on bricole, on balbutie, on expérimente beaucoup mais encore un peu chacun dans son coin. Et une difficulté majeure reste l’écart entre l’ampleur du problème – la terre pour faire court – et l’échelle où la solution proposée doit être pertinente et optimisée – la ferme. Qui voudrait d’un pays où 50 millions d’hectares sont plantés avec la même variété ?
Il faut former un nouveau type de chercheur agronome (au sens large).
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jeudi, 15 mai 2008
Crise alimentaire mondiale: des gènes pour produire plus?
Selon, l'institut international de recherche sur le riz (IRRI), basé aux Philippines, la première priorité face à la crise alimentaire est de transformer les résultats de la recherche en améliorations réelles sur le terrain, c'est à dire à la ferme. L'écart observé, entre le potentiel d'une variété tel qu'observé sur la station expérimentale de l'institut, et ce que l'agriculteur moyen produit est énorme, et se doit largement à ce que cet agriculteur n'a pas accès à l'information et/ou aux technologies, pratiques agricoles qui permettent à la variété d'exprimer pleinement son potentiel. Le résultat , c'est qu'une variété qui peut produire 5 tonnes n'en donne qu'une ou deux chez l'agriculteur. Et la crise alimentaire actuelle, liée aux stocks insuffisants et à la spéculation, n'est pas prête à reculer, à moins d'une augmentation très forte des productions, ce que personne n'envisage à court terme.
Mais même si les gouvernements investissent, ce qu'ils ont commencé à faire - un peu tard - il faudra faire plus demain pour faire face à l'accroissement de la demande. Et les experts s'accordent pour dire que "faire comme avant" ne suffira pas. Autrement dit, améliorer les rendements potentiels, chaque année, d'environ 1%, par une amélioration variétale traditionnelle, ne permettra pas d'équilibrer offre et demande. Il faudra faire plus. Donc innover, prendre des risques, et surtout investir davantage dans la recherche.
Publié la semaine passée dans Nature Genetics et relayé par SciDev.Net, un article présente les résultats d'une recherche menée en Chine sur un gène qui modifie notablement le nombre de grains sur l'épi, entre autres caractères. D'une manière plus générale, et en faisant un petit retour sur l'histoire de l'agriculture et de la domestication des plantes cultivées, de très nombreuses espèces ont été "apprivoisées" par l'agriculteur qui a retenu, sélectionné dans ses champs les plantes, les épis portant le plus grand nombre de grains bien formés. Mais il est illusoire de penser que cette progression de la production s'est faite de manière linéaire, progressive. les rendements qui augmentent régulièrement, de 3% par an, c'est de l'histoire récente. Celle de la génétique et des sélectionneurs de ma génération. Entre le maïs sauvage, le téosinte et ses 6-7 grains par épi et le maïs des indiens du Mexique qui en contenait déjà plusieurs centaines, il n'y a pas eu des épis à 10, puis à 20, puis à 40 grains. Il y a eu un saut, une rupture. On est passé directement de quelques grains à beaucoup. Il n'est pas déraisonnable de penser que de telles ruptures sont encore possibles, sur un certain nombre de plantes alimentaires, même si cet avis est contesté. L'exemple de la recherche sur le riz cité plus haut tendrait plutôt à confirmer la possibilité. Il montre, au moins, que certaines équipes de recherche y croient et qu'elles sont soutenues dans leurs efforts.
Il est à espérer que les ambitions seront permises chez nous aussi. L'ordinaire ne suffit plus. Ce que le gouvernement doit soutenir, en priorité, n'est pas "ce qu'on peut faire" mais "ce qu'on pourrait faire d'extraordinaire". Et nos chercheurs ne manquent pas d'idées.
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mercredi, 07 mai 2008
Crise alimentaire: aide internationale et recherche agricole
3 points à retenir :
1. Chaque euro investi dans la recherche agricole internationale produit neuf euros en aliments*, tandis que chaque euro investi dans l’aide alimentaire ne produit évidemment qu’un euro d’aliment.
2. La recherche produit des bénéfices qui perdurent année après année, tandis que l’aide alimentaire n’est un bénéfice… que jusqu’à ce qu’elle ait été consommée.
3. La recherche donne aux gens le pouvoir de produire leur propre alimentation, tandis que l’aide alimentaire les confine à la dépendance du monde extérieur.
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Ces données proviennent du Rapport sur le Développement Mondial 2008 publié par la Banque Mondiale. Elles sont établies à partir de l’analyse de quelques 700 projets. Sans cet investissement, les pays du Sud produiraient 7-8% d’aliments en moins et les prix des denrées de base seraient 20% plus élevés qu’ils ne le sont actuellement.
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