vendredi, 12 septembre 2008
La diversité des plantes alimentaires, aujourd’hui et demain
Il y a seulement 40 ou 50 ans, quand on a commencé à sérieusement investir dans la collecte et la conservation de la diversité des plantes alimentaires, les technologies permettant de valoriser cette diversité pour la création de nouvelles variétés plus adaptées, de meilleure qualité nutritionnelle et/ou de meilleur rendement, étaient bien loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui. On pollinisait une plante par le pollen d’une autre et on regardait les enfants qui en résultaient. Imaginez : 100.000 variétés de blé* que l’on peut croiser entre elles, cela donne 100.000 x 100.000 = 10 milliards de combinaisons ou de familles différentes possibles! Les familles étant par nature hétérogènes, il faudrait peut être faire pousser et analyser un millier de plantes dans chacune d’elles pour voir le potentiel d’un croisement entre deux de ces 100.000 blés différents… on arrive à 10.000 milliards d’individus. Je passe sur le nombre de caractéristiques à analyser sur chaque plante, certaines requérant des analyses chimiques compliquées. Multipliez tout cela par le nombre de plantes cultivées importantes pour nos alimentations… on est depuis longtemps dans l’impossible absolu. Résultat : les ressources génétiques dorment dans les « banques » de gènes depuis 40 à 50 ans, et les sélectionneurs n’ont pu en exploiter, pour produire des variétés améliorées, qu’une infime partie. On peut aujourd’hui changer tout cela. On peut aujourd’hui ouvrir la caverne d’Ali Baba de la diversité des plantes alimentaires. On a, du moins, une panoplie de technologies, d’outils, qui permettraient de le faire si l’essentiel de la production de nouvelles variétés n’était dans les mains d’un secteur privé qui n’a en tête que le profit à court terme et pas ou trop peu l’intérêt réel des consommateurs. Un nouveau rôle pour le secteur public de recherche – et une relance de ce secteur - serait donc, peut-être et entre autres choses, au travers de la démonstration qu’on peut diversifier l’agriculture et l’assiette des français de manière drastique, avec des produits nouveaux de grande qualité. Le problème, c’est que la grande majorité des chercheurs travaillent sur un nombre extrêmement restreint d’espèces, toujours les mêmes. Il faut donc une forte incitation et/ou une politique institutionnelle délibérée, pour que quelques uns se lancent en dehors des clous, sur des pistes nouvelles. Je lisais hier quelques chapitres d’un livre publié au Canada sur la biodiversité pas toujours cultivée mais pourtant alimentaire du sud de l’Asie. Etonnant : dans un seul village les auteurs ont recensé pas moins de 453 plantes consommées, cultivées ou simplement ramassées dans les zones non cultivées. On peut nourrir le monde avec douze plantes mais la qualité de l’alimentation et notre qualité de vie dépendent de la diversité que l’on saura continuer à cultiver et à conserver pour les générations futures. Ce que je disais il y a quelques jours sur les céréales africaines oubliées s’applique à toutes les familles de plantes alimentaires, et à tous les continents. Le gouvernement décide de diminuer de moitié l’usage des pesticides. C’est bien, même si l’échéance est beaucoup trop lointaine. Et pourquoi le gouvernement ne décide-t-il pas, de la même façon, de promouvoir la diversité dans l’agriculture ? Et donc dans nos assiettes. On a les ressources génétiques dans les placards, ou encore sur le terrain, à ramasser, et on a toutes les compétences dans les laboratoires et les stations de recherche pour transformer ces ressources en produits alimentaires de qualité... il ne manque qu'un coup de pouce! ------ * la collection mondiale conservée au Mexique par le CIMMYT en contient plus de 130000.
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mercredi, 23 juillet 2008
une nouvelle agriculture exige un renouveau de la sélection variétale
Dans un article paru le 11 juillet, écrit par Yves Miserey, Le Figaro mettait l’accent sur la publication d’une expertise collective de l’INRA qui recommande des changements importants et rapides dans notre agriculture. Comme le remarquait un lecteur, cette expertise, qui pour l’essentiel enfonce nombre de portes ouvertes, n’était peut-être pas une dépense très utile. «L'agriculture intensive s'est construite après la Seconde Guerre mondiale en s'affranchissant de la biodiversité. La vision s'est focalisée sur les flux de matières (engrais, traitements phytosanitaires) et on a oublié la composante biologique», expliquait dans cet article Xavier Le Roux, le chercheur de l'Inra qui a piloté l'expertise. Oui et non. On a oublié l’environnement, mais on s’est surtout focalisé sur la variété productive répondant bien aux intrants chimiques (« les flux de matières »). Les années 1960, c’est l’essor de l’amélioration des plantes, l’arrivée des variétés hybrides, les plantes-miracles et autres plantes idéales (ou « idéotypes ») capables, en parcelle, de produire beaucoup plus que tout ce qu’on avait avant-guerre. L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit. Il s’agissait de produire de nouvelles plantes performantes pour ensuite adapter l’environnement à ces plantes, « pour qu’elles expriment tout leur potentiel », à coups de produits chimiques – engrais, pesticides, herbicides - et d'irrigation. L’environnement, modifié, au service de la plante. La durabilité n’était pas prise en compte, les ressources sont inépuisables, dans les esprits au moins, à l’époque. Rivières polluées, sols dégradés, environnement et biodiversité affectés, la pression de l’opinion a fait surgir le concept de développement durable et fait évoluer la recherche. Action, réaction. Comme toujours, beaucoup sont passés d’un extrême à l’autre. D’une agriculture productiviste à d’autres agricultures aux noms divers (biologique, raisonnée, etc.) qui ont toutes leurs qualités et leurs défauts. Dans les discours – malheureusement seulement dans les discours – on nous dit aujourd’hui, à l’INRA comme ailleurs, qu’il faut « intégrer ». Mot magique, l’intégration, c’est à la fois le dialogue entre l’agriculture et l’environnement, entre le chercheur généticien et celui qui s’occupe de sol et/ou de diversité, et/ou d’économie, entre la recherche et le développement, entre le chercheur et l’agriculteur, etc. L’intégration, c’est du bon sens, mais c’est aussi et surtout quelque chose qu’on ne sait pas pratiquer parce qu’on n’y a pas été préparé. Parlons donc de formation. L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, disais-je. A l’université – en France – cela veut dire : sans aucun cours d’agronomie. Sans cours sur l’interaction agriculture-environnement. Quand je parlais écologie, mon professeur de génétique me répondait : « soyez sérieux ! ». Sans cours d’économie. Les marchés, ce n’est pas important sur les décisions qui se prennent en matière de variétés à créer ? L’agriculteur, son savoir, son social, sa technologie, ça ne compte pas non plus ? L’amélioration des plantes, c’était et c’est encore aujourd’hui, une affaire de généticiens. Certes il faut connaître la génétique pour savoir quelle plante croiser avec quelle plante et quels résultats espérer pour l'amélioration, le transfert ou la conservation, chez les nouvelles plantes ou variétés produites, des caractéristiques agronomiques d’intérêt. Le petit pois dur comme un caillou ou la pêche qui n’a plus aucun goût se vendront mal. Mais le maïs hybride qui produit 5 tonnes sur la station expérimentale, c’est quel agriculteur qui va l’utiliser ? Où ? Comment ? Pour le vendre sur quel marché ? On peut modifier l’environnement pour optimiser la production, et ce n’est pas durable. On peut modifier l’environnement autrement, pour la durabilité, et ensuite –seulement ensuite quand on sait ce qu’est, en un endroit donné, « l’optimum durable », demander au généticien de produire les variétés les plus adaptées à cet optimum, dans les espèces les plus aptes à optimiser cet optimum environnemental. Mais qui produit des nouvelles variétés aujourd’hui « pour un environnement » ? Et qui produit ces nouvelles variétés « pour un environnement durable » ? Et qui forme les nouveaux « améliorateurs » aux concepts de développement durable et leur apprend à travailler avec des socio-économistes ou des spécialistes de l’environnement ? Une nouvelle amélioration des plantes pour une nouvelle agriculture qui se développe en harmonie et équilibre avec l’environnement, c’est possible. Partout. Je l’ai déjà dit ici plusieurs fois : même les plus pauvres parmi les agriculteurs, les plus pauvres des pays du Sud n’ont pas besoin de faire pousser des maïs hybrides produisant 5 tonnes sur la station expérimentale. Contrairement à ce que dit mon collègue de l’INRA, on est toujours parti et on continue de partir de la composante biologique, la variété-miracle, quand on propose des solutions. Il faut d’abord savoir, en chaque endroit, quel est l’optimum agro-environnemental réalisable et durable : ce sol pauvre, peut-on l’améliorer et comment ? L’approvisionnement en eau, peut-on l’améliorer et comment ? Qu’adviendra-t-il de la récolte après la récolte ? Faudra-t-il stocker ? Faire voyager le produit ? Le transformer sur place ? Etc. Toutes les réponses à ces questions, et d’autres, doivent être obtenues AVANT que le généticien se précipite sur ce qu’il sait faire. Si ici la seule chose nécessaire et possible est d’apporter de l’engrais, de quel engrais disposera-t-on ? A quel prix ? Sera-t-il encore rentable, ici, dans ces conditions, de faire pousser une plante alimentaire qui se vend trop bon marché ? Ou devra-ton favoriser des plantes « de rente », comme des fruits, des légumes, des fleurs si on est près de la ville, du marché ou de l’aéroport, ou bien des plantes qui peuvent se transformer loin de la ville en produits qui pourront être transportés sans risque vers l’usine ou le marché.

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