mardi, 15 juillet 2008

Crise alimentaire : d’abord construire de bons partenariats

La semaine passée, Colin Chartres, Directeur Général de l’institut international sur la gestion de l’eau (IWMI) publiait une note sur SciDevNet pour dire, grosso modo, « attention ! Fabriquer des super-plantes ou super-cultures pour répondre aux besoins alimentaires croissants ne résoudra pas le problème essentiel : on n’aura plus d’eau ! ». Bon, chacun travaille pour sa chapelle et le budget de son institut, mais sur le fond il n’a pas tort. Sauf que d’autres pourraient dire la même chose que lui…
- sans plantes plus productives, on n’arrivera pas aux productions nécessaires,
- sans eau, ces plantes ne produiront pas ce que l’on attend d’elles,
- sans sols fertiles, même chose,
- sans résistances ou produits phytosanitaires, même chose,
- sans technologies et infrastructures de stockage, les pertes après récolte seront trop importantes,
- sans marché bien organisé et accessible, les productions seront perdues,
- etc.
Tout ceci suggère que donner à l’un, pour améliorer une composante du système – comme par exemple donner seulement à la recherche – c’est comme jeter l’argent par les fenêtres. Il faut d’abord réunir tous les acteurs et les obliger à travailler ensemble. Problème : où sont ceux qui savent faire dialoguer ensemble les politiques, les chercheurs, les agriculteurs, etc. ? Où forme-t-on ces "intégrateurs"?

samedi, 07 juin 2008

Science et société (3): en avant le dialogue!

Les institutions de recherche et les chercheurs communiquent peu ou mal, c’est une évidence, même si les responsables de ces institutions disent le contraire. La communication est un vrai métier qui requiert une vraie formation spécialisée. On ne devient pas un bon communiquant par hasard ou parce qu’on est seulement « doué ». La communication est a été, pendant trop longtemps, négligée par les responsables des institutions de recherche. Les chercheurs ne reçoivent aucune formation ou reçoivent une formation d’une ou deux journées sur la base du volontariat, ce qui ne les prépare ni à présenter leurs recherches à un public non spécialisé ni, et encore moins, à débattre devant des caméras avec des extrémistes aguerris. Or ce sont les chercheurs, les spécialistes qu’on veut entendre, pas les professionnels de la communication.

La crise de confiance entre la société française et sa recherche contribue à écarter les jeunes des carrières scientifiques depuis de nombreuses années. Pourquoi investir tant d’années dans des études supérieures pour une carrière incertaine, mal payée, et un métier déconsidéré, dévalorisé ? J’ai trouvé un emploi dans la recherche – on est venu me chercher ! - à la fin de ma quatrième année d’université, avec encore trois ans de formation à faire avant de pouvoir être titularisé chercheur, mais trois années rémunérées, un peu comme l’est en médecine l’interne pas encore médecin. De mon BAC+4 lors de mon recrutement au début des années 1970 on est passé aujourd’hui à BAC+10 pour avoir une petite chance d’être recruté. Il faut en effet avoir fait une licence (BAC+2), un master (BAC+5) puis une thèse (BAC+8), et enfin un minimum de deux ans de post-doctorat (BAC+10) pour pouvoir postuler, parmi beaucoup d’autres, à un concours de chercheur au résultat des plus aléatoires. Il faut beaucoup de passion, d’innocence et/ou d’inconscience pour aller jusque là quand les filières techniques ou commerciales permettent d’arriver plus vite sur un marché du travail plus rémunérateur. Mon voisin maçon qui a dix ans de moins que moi roule en BMW et moi en Citroën C1. Certes je me préoccupe plus que lui de la terre que nous laisserons à nos enfants et je dépense 2,5 fois moins d’essence que lui au 100Kms (et nous polluons tous deux en proportion). Mais je n’ai réussi à convaincre aucun de mes enfants d’étudier la maçonnerie. Ni mon salaire, ni mes horaires de travail souvent loufoques, ni mes nombreux déplacements à l’étranger ne les ont davantage incité à se lancer dans une carrière de chercheur.

Nous avons néanmoins terriblement besoin de recherche pour notre développement économique. Et nous avons terriblement besoin de recherche pour le futur harmonieux de notre planète. La crise alimentaire qui est apparue dans la presse depuis deux mois est une occasion pour rappeler cette évidence, et l’illustrer par quelques exemples. Bien sûr aucun problème de société ne se résume à une question de recherche, c’est infiniment plus compliqué que cela, mais la recherche peut contribuer de façon parfois très significative à la solution du problème. C’est vrai pour bien des problèmes, comme les problèmes de l’énergie, du changement climatique, de la biodiversité, qui vont conditionner la vie de nos enfants. C’est vrai aussi pour la crise alimentaire qui est là pour durer.

Crise de confiance de la société vis-à-vis de la recherche, méconnaissance de ce que fait la recherche, de ce que peut la recherche dans l’esprit de l’homme de la rue, tout cela est la faute à pas ou peu de communication. Les chercheurs doivent parler aux non chercheurs. Et pas seulement pour les informer, mais aussi et surtout pour dialoguer avec eux. En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées disait-on au moment du premier choc pétrolier (1973): nombre de chercheurs français ont prêché dans les années 1980-1990 pour la création d’un forum mondial de la recherche agricole (GFAR) qui baserait les recherches Nord-Sud et Sud-Sud sur un dialogue avec tous les acteurs, incluant les agriculteurs comme les bailleurs de fonds, et pas seulement sur des choix de scientifiques et/ou de leurs institutions. Ce forum s’est mis en place et a commencé à travailler selon ces grands et beaux principes de « recherche participative » dans beaucoup de pays du Sud. Mais pas chez nous. La recherche française ne dialogue pas plus aujourd’hui avec la société qu’elle le faisait 20 ans auparavant. Le GFAR a observé l’évidence : l’adoption de nouvelles variétés de riz ou de maïs par exemple, dépend étroitement de ce que les agriculteurs ont été impliqués ou non dans leur développement. Extrapolez cette recette chez nous : l’absence (ou l’insuffisance) de dialogue entre science et société conduit au rejet de la première par la seconde ou au moins à un fossé d’incompréhension. Il est toujours étonnant de voir que l’on peut demander aux autres d’appliquer chez eux des recettes qu’on est incapable d’appliquer chez nous. Participant récemment à une réunion avec le Directeur exécutif du GFAR, un représentant du GRET, une ONG française qui se dédie à la solidarité et la coopération internationale avec les pays du Sud, remarquait qu’il n’avait été invité qu’une seule fois, dans toute sa carrière, pour discuter et participer à la sélection de projets de recherche liés au développement dans ces pays. Comme une exception à la règle de non dialogue.

Nous devons changer cela. Un peu comme la fête des mères, la fête de la science cela ne doit pas être un jour ou une semaine par an puis on oublie tout. Cela doit être tous les jours. Il faut plus de dialogue.

jeudi, 15 mai 2008

Crise alimentaire mondiale: des gènes pour produire plus?

Selon, l'institut international de recherche sur le riz (IRRI), basé aux Philippines, la première priorité face à la crise alimentaire est de transformer les résultats de la recherche en améliorations réelles sur le terrain, c'est à dire à la ferme. L'écart observé, entre le potentiel d'une variété tel qu'observé sur la station expérimentale de l'institut, et ce que l'agriculteur moyen produit est énorme, et se doit largement à ce que cet agriculteur n'a pas accès à l'information et/ou aux technologies, pratiques agricoles qui permettent à la variété d'exprimer pleinement son potentiel. Le résultat , c'est qu'une variété qui peut produire 5 tonnes n'en donne qu'une ou deux chez l'agriculteur. Et la crise alimentaire actuelle, liée aux stocks insuffisants et à la spéculation, n'est pas prête à reculer, à moins d'une augmentation très forte des productions, ce que personne n'envisage à court terme.

Mais même si les gouvernements investissent, ce qu'ils ont commencé à faire - un peu tard - il faudra faire plus demain pour faire face à l'accroissement de la demande. Et les experts s'accordent pour dire que "faire comme avant" ne suffira pas. Autrement dit, améliorer les rendements potentiels, chaque année, d'environ 1%, par une amélioration variétale traditionnelle, ne permettra pas d'équilibrer offre et demande. Il faudra faire plus. Donc innover, prendre des risques, et surtout investir davantage dans la recherche.

Publié la semaine passée dans Nature Genetics et relayé par SciDev.Net, un article présente les résultats d'une recherche menée en Chine sur un gène qui modifie notablement le nombre de grains sur l'épi, entre autres caractères. D'une manière plus générale, et en faisant un petit retour sur l'histoire de l'agriculture et de la domestication des plantes cultivées, de très nombreuses espèces ont été "apprivoisées" par l'agriculteur qui a retenu, sélectionné dans ses champs les plantes, les épis portant le plus grand nombre de grains bien formés. Mais il est illusoire de penser que cette progression de la production s'est faite de manière linéaire, progressive. les rendements qui augmentent régulièrement, de 3% par an, c'est de l'histoire récente. Celle de la génétique et des sélectionneurs de ma génération. Entre le maïs sauvage, le téosinte et ses 6-7 grains par épi et le maïs des indiens du Mexique qui en contenait déjà plusieurs centaines, il n'y a pas eu des épis à 10, puis à 20, puis à 40 grains. Il y a eu un saut, une rupture. On est passé directement de quelques grains à beaucoup. Il n'est pas déraisonnable de penser que de telles ruptures sont encore possibles, sur un certain nombre de plantes alimentaires, même si cet avis est contesté. L'exemple de la recherche sur le riz cité plus haut tendrait plutôt à confirmer la possibilité. Il montre, au moins, que certaines équipes de recherche y croient et qu'elles sont soutenues dans leurs efforts.

Il est à espérer que les ambitions seront permises chez nous aussi. L'ordinaire ne suffit plus. Ce que le gouvernement doit soutenir, en priorité, n'est pas "ce qu'on peut faire" mais "ce qu'on pourrait faire d'extraordinaire". Et nos chercheurs ne manquent pas d'idées.

mardi, 06 mai 2008

Le CIAT fait échec au biopiratage

En 1994, Larry Proctor, un américain du Colorado, avait acheté un paquet de haricots secs sur le marché de Sonora, au nord du Mexique. Après un an de culture sur sa ferme, il avait affirmé avoir développé une nouvelle variété de haricot sec avec une couleur jaune toute particulière. Il a appelé sa variété « Enola » (le prénom de sa femme) puis il a déposé et obtenu un brevet qui revendiquait des droits sur tous les haricots secs de couleur jaune. Ce brevet rendait illégal tout achat, vente ou utilisation des haricots jaunes. Proctor en avait le monopole. Selon le gouvernement mexicain, ce brevet a provoqué une diminution très sensible des exportations de haricots mexicains vers les Etats-Unis. Le gouvernement mexicain, avec la FAO, ont alors attaqué le brevet.

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A gauche : Enola ; à droite : la variété traditionnelle mexicaine

Il fallait pouvoir faire la démonstration que la nouveauté revendiquée par Proctor n’en était pas une. Autrement dit qu’il n’y avait pas eu d’amélioration variétale, mais seulement usage d’une ressource qui existait au Mexique depuis des milliers d’années. C’est là que le Centre International d’Agriculture Tropicale (CIAT) est entré en lice. Ce centre a la responsabilité de conserver et d’étudier les ressources génétiques des haricots depuis sa création en 1967. Sa collection contient quelque 35.000 variétés*. Six d’entre elles, de couleur jaune, originaires du Mexique et d’Amérique centrale ont été envoyées au Bureau des Brevets américain comme preuve de l’absence de nouveauté dans la variété Enola. Après un très long procès, le Tribunal Fédéral des Etats-Unis vient d'annuler le brevet par décision du 30 avril 2008.

« La biopiraterie est possible parce que malheureusement trop de gens méconnaissent la biodiversité ». Daniel Debouck, responsable de l’Unité de Ressources Génétiques du CIAT , souligne aussi que la mise en place, sur internet, des données morphologiques, agronomiques, génomiques et les photographies des variétés, devrait maintenant limiter l’attribution illégitime de brevets sur des variétés traditionnelles, développées par les agriculteurs latino-américains depuis la nuit des temps.

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Le 28 janvier dernier, une copie de cette collection a été envoyée dans le centre mondial de conservation à long terme inauguré quelques mois plus tôt à Svalbard (Norvège)

dimanche, 04 mai 2008

Réussite agricole en Afrique de l'Est

La crise alimentaire est là. Mais les agriculteurs du Sud ne se croisent pas les bras. En Afrique, les progrès sont évidents. Un exemple.

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A gauche, sur la photo, vous voyez Esther Mudomo, et si vous voulez être tout à fait correct en s’adressant à elle, vous l’appelez Mama Esther Mudomo. Et derrière elle, à droite, vous voyez sa dernière acquisition. Sa première vache, baptisée « Recherche ». Je vais vous expliquer pourquoi.

Les haricots sont originaires d’Amérique. On les trouve, à l’état sauvage, du Mexique à l’Amazonie. Pas étonnant que le Centre International d’Agriculture Tropicale, installé en Colombie, au cœur de cette diversité, ait été choisi pour rassembler et étudier toutes les formes de haricots. Sa « banque de gènes » contient environ 30.000 variétés différentes de haricots. Vous visitez l’endroit. On vous ouvre une armoire et devant vous des milliers de petits flacons remplis de haricots de toutes les couleurs et toutes les tailles.

Comme toutes les plantes alimentaires, les haricots ont voyagé avec les hommes. Et aujourd’hui, ceux qui mangent le plus de haricots habitent en Afrique de l’est, comme Mama Esther Mudomo. Vous mangez entre 4 et 6 kilos de haricots par an, en moyenne. Au Ruanda ou dans l'ouest du Kenya, on en mange entre 30 et 40 kgs. Certains disent que le haricot, très riche en protéines, c’est un peu la viande du pauvre.

Comme toutes les plantes cultivées, surtout sous les tropiques, le haricot a ses ennemis, aussi divers et variés que les haricots le sont eux-mêmes. Alors les chercheurs essaient de trouver des variétés qui résistent à tous ces parasites. Et en même temps ils cherchent des variétés qui produisent plus, et des variétés de meilleure qualité nutritive. Le problème, c’est que le plus souvent, ces nouvelles variétés n’arrivent pas dans les villages comme celui de Mama Esther Mudomo. En 2000, une analyse a montré que dans tous les pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe où la culture du haricot est importante (17 pays), les instituts de recherche ont produit de nouvelles variétés à partir de collections reçues du CIAT. Oui, mais voilà , seulement 5% des surfaces cultivées en haricot étaient plantées avec ces variétés, faute de semences disponibles dans tous les villages. Une grande Fondation (Gatsby, Grande-Bretagne) a décidé de financer un grand projet pour aider les agriculteurs africains à accéder à ces nouvelles variétés. L’objectif était d’atteindre 2 millions de familles en 5 ans. Fin 2007, un an avant la fin du projet, 6,5 millions de familles cultivaient les nouvelles variétés de haricot*. Mama Esther Mudomo a fait partie des premières agricultrices qui ont eu accès à quelques semences, multipliées par l’institut de recherche national. Elle a eu la chance de travailler avec un chercheur du CIAT, Robin Buruchara, pathologiste-sélectionneur, qui l’a aidé à choisir sa nouvelle variété parmi un grand nombre de plantes résistantes au pourrissement des racines dont souffraient les haricots de Mama Esther Mudomo jusqu’alors. Cette « recherche participative » a permis la sélection d’une nouvelle variété très résistante, que Mama Esther Mudomo a commencé à cultiver chez elle, puis à donner à ses voisines. Le succès a été tel qu’elle a ensuite commencé à vendre des graines aux villages voisins. Et avec l’argent gagné, elle a acheté sa première vache. Et elle l’a appelée « recherche », « parce que, explique-t-elle, c’est la recherche qui m’a permis d’obtenir l’argent pour l’acheter. »

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* Le réseau pour l’amélioration du haricot africain (PABRA, acronyme anglais) a réuni plus de 250 instituts de recherche, ONG, associations d’agriculteurs et autres depuis 2003, pour sélectionner de manière participative (chercheurs et agriculteurs travaillant ensemble sur le terrain) de nouvelles variétés et produire les semences nécessaires.

lundi, 08 janvier 2007

Le journalisme et la science rose

« Comment le journalisme peut cacher la vérité à propos de la science », c’est le titre volontairement provocateur d’un dossier du réseau SciDev.Net qui a le mérite de bien poser le problème des relations entre la science et la presse. La presse, en règle générale, renvoie de la science une image tronquée, linéaire, peuplée essentiellement de « grandes avancées » (des breakthrough en anglais), alors que la science est tout sauf une succession sans fin de succès. L’image de succès permanent véhiculée fait que lorsqu’une erreur est rendue publique, c’est toute la crédibilité de la science qui est mise en cause. On peut dire aujourd’hui, sans risque de ce tromper, que si les scientifiques n’ont pas une bonne « presse » dans le public, c’est en grande partie à cause de l’image qui est véhiculée par la presse et qui ne correspond pas à la réalité de ce qu’est la science, et qu’on peut résumer par un empilage de pas en avant et de pas en arrière, voire de tournage en rond pendant des lustres, sans oublier une infinité de culs-de-sac. La presse ne parle que des « grandes avancées » et les scientifiques sont obligés de se contenter d’informer sur le spectaculaire. De mes conversations multiples avec des journalistes au cours de ma carrière, je retiens leur besoin « d’histoires ». Il faut du court, toujours du court, et du sensationnel. Et la science apparaît ainsi comme une succession d’avancées, toujours positives (d’où la suspicion dès qu’une nouvelle trop vite annoncée n’est pas confirmée par la suite), comme si la science n’était qu’un traineau de Père Noël qui s’arrête de temps en temps au-dessus d'une cheminée pour délivrer ses beaux cadeaux.

« On simplifie pour faire que votre science soit compréhensible pour le plus grand nombre ».

« La rédaction ne nous accorde que quelques lignes pour parler de recherche, j’ai donc du couper dans l’interview pour ne garder que l’essentiel »

Et le lecteur de comprendre ce qu’il peut, et d’être déçu si sa compréhension l’amène immédiatement à rechercher un nouveau produit pharmaceutique ou autre qui est encore très loin d’être commercialisé. J’ai vu cela dans mon domaine, quand dans mon courrier se sont entassées les lettres demandant des semences de la plante-miracle que j’étais sur le point d’obtenir… d’après la presse. Parce que je venais de franchir une « étape-clé » dans la recherche en cours, qu’une simplification extrême avait traduite en « grande avancée » (breakthrough), qu’un lecteur non averti traduit par « ça y est, ils ont réussi… ».

Bien sûr, comme en toute chose, rien n’est tout blanc tout noir, et nombre de chercheurs contribuent à cette vision faussée de la recherche, parce qu’ils ont besoin (ou croient avoir besoin) de faire parler d’eux pour obtenir les soutiens indispensables à la poursuite de leurs travaux. « Vous voulez du sexy, MM. les journalistes, alors on vous en donne ». Mais la recherche n’y gagne qu’une image tronquée et fragile dans l’opinion. Je disais dans une note récente que la science est faite de rigueur, mais la simplification et le sensationnel attendus par la presse et le public érode sérieusement cette rigueur. Quel est le journal qui va raconter les échecs de la recherche ? Ou seulement montrer que la recherche est un processus en marche, pas une suite linéaire de résultats positifs ?

La recherche pour le développement est une recherche comme les autres. On a peut-être parlé un peu plus de ses échecs que de ceux d’autres domaines scientifiques, parce que les échecs ici affectent directement les hommes et retardent leur accès à une vie meilleure.

Tous les résultats de la recherche ne sont pas systématiquement de grandes avancées. On pense aux OGM – surtout en France – comme quelque chose qui n’est pas une avancée. D’autres, ailleurs, pensent tout le contraire, et pas seulement des industriels semenciers, mais des milliers et des milliers d’agriculteurs qui utilisent déjà des OGM de par le monde en s’en disent satisfaits. Moi cela m'interpelle. Mais qui a raison ? Cela fait partie de ces pas en avant, pas en arrière. Seule l’histoire nous dira qui avait raison. J’entends ceux qui disent « oui mais alors, ce sera trop tard, la catastrophe sera déjà arrivée ». Quelle catastrophe ? Les mêmes personnes qui annoncent cette catastrophe s’éclairent et se chauffent au nucléaire, roulent en 4x4, et arrosent leur pelouse au mois d’août… Il y a les catastrophes dont on est sûr parce qu’elles sont arrivées, et pour lesquelles on ne fait rien ou si peu. Et puis il y a les catastrophes possibles. On nous casse les oreilles avec « le principe de précaution ». Qu’on commence d’abord par s’occuper sérieusement des catastrophes qui sont déjà là avant de braquer tous les projecteurs sur celles qui pourraient arriver. Il y a déjà assez à faire.

La recherche qui démontre que le climat qui perd la boule a des conséquences sur la diversité, on commence tout juste à en parler, mais il a fallu un Nicolas Hulot pour ça (aussi quelques scientifiques de renoms, c'est vrai). Et quelques chiffres spectaculaires sur les espèces qui disparaissent. De là à en tirer les conséquences dans notre vie de tous les jours… faut pas rêver !

jeudi, 04 janvier 2007

La biodiversité et les personnes vulnérables

Ce qui suit est extrait (et traduit assez librement) d’un article paru en août 2006 dans la revue en libre accès sur Internet PLoS Biology (volume 4, no.8, pages 1300-1305). L’article passe en revue les rôles que joue la biodiversité et les risques pour l’homme de l’érosion de plus en plus rapide de cette biodiversité. Je m’intéresse ici à un point particulier, déjà souligné dans l’extrait de l’intervention de Nicolas Hulot à l’UNESCO (voir la note précédante) : les premières victimes de la dégradation de notre environnement et de l’érosion de la biodiversité – toutes choses dues à notre mode de vie - sont les personnes les plus pauvres qui vivent dans les pays du Sud.

Les personnes qui sont les plus dépendantes des services rendus par les écosystèmes, comme les petits agriculteurs, les pauvres du milieu rural, les sociétés traditionnelles, sont ceux qui sont les premiers touchés par la perte de biodiversité avec des conséquences désastreuses importantes et immédiates. Ce sont ces gens-la qui sont en effet les plus dépendants de « l’assurance » que représente la biodiversité des écosystèmes naturels en terme de sécurité alimentaire et d’accès permanent aux plantes médicinales, au bois de chauffage, à des matériaux de construction comme en terme de protection contre les aléas naturels que sont les orages ou les inondations. Dans bien des cas les services rendus aux secteurs les plus aisés de la société sont subventionnés et laissent les pauvres payer l’essentiel du coût de la perte de biodiversité. Des exemples qui illustrent ce fait ? L’impact de nos agricultures industrielles subventionnées sur la petite agriculture tropicale. L’impact de la pêche industrielle subventionnée sur les petits pêcheurs pauvres du Sud. Du fait de leur absence de pouvoir économique, les secteurs les moins privilégiés de la société ne peuvent pas compenser leurs pertes en services rendus par les écosystèmes en achetant des biens et des services ailleurs, et typiquement ils n’ont aucun pouvoir sur les politiques nationales ou internationales. Quand la qualité de l’eau se détériore sous l’effet de l’usage excessif d’engrais et de pesticides par ceux qui peuvent pratiquer une agriculture industrielle, les pauvres n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau potable ailleurs. Quand les ressources naturelles en protéines et vitamines, issues de la chasse et de la cueillette de fruits disparaissent parce que la forêt disparaît, les riches peuvent encore acheter de la viande et des fruits, mais les pauvres cessent d’en manger. Quand la capacité des écosystèmes naturels à compenser les effets des orages et des inondations est perdue du fait du bétonnage des zones côtières, ce sont ceux qui ne peuvent pas migrer – par exemple les petits pêcheurs – qui en souffrent le plus. En résumé, l’érosion de la biodiversité et des services qu’elle rend accentue les inégalités et la marginalisation des personnes les plus vulnérables, en diminuant leur accès à toute une série de matériaux qui sont pour eux une garantie de vie saine, et en réduisant leur liberté de choix et d’action. Un développement économique qui ne tient aucun compte de ses effets sur l’érosion de la biodiversité aura très probablement pour conséquence d’aggraver la pauvreté, alors qu’en même temps d’autres secteurs en tireront profit. L’érosion de la biodiversité est très étroitement et indissolublement liée à la question de la pauvreté, identifiée par les Nations Unies comme la plus grande menace pour le futur de la planète. On doit marteler cette conclusion pour qu’elle entre dans le crâne de toutes les autruches qui dirigent le monde et qui pensent que la biodiversité n’est qu’une préoccupation intellectuelle de gens aisés.

Je soutiens Nicolas Hulot

Nous foutons en l’air notre planète et les premières victimes de notre confortable insouciance sont ceux qui souffrent déjà le plus de la pauvreté et de la malnutrition au Sud.

La recherche s’engage pour trouver des solutions, pour aujourd’hui, pour demain, pour reconstruire des agro-ecosystèmes dégradés ou pour faire que l’on produise mieux et plus durablement. Mais l’engagement doit être de tous.

Je ne peux donc que soutenir l’engagement de Nicolas Hulot.

(…) On nous a vanté le XXIe siècle comme un siècle qui serait le siècle de l’éthique ou le siècle de la spiritualité. Il serait temps d’ailleurs parce que l’homme n’est plus relié à rien et c’est probablement d’ailleurs la raison de son grand désarroi. Eh bien, l’impératif écologique nous oblige urgemment à inscrire trois formes de solidarité. Une solidarité dans l’espace parce que, comme on l’a dit tout à l’heure, les premières victimes, ce seront ceux du Sud notamment. Et vous le savez très bien d’ailleurs, un degré d’élévation de température dans la fourchette basse, dans la bande sahélienne, ça rend l’usage des sols impossible, ça rend l’accès à l’eau encore plus difficile, ça rend le prélèvement des ressources halieutiques encore plus problématique. Et que personne n’imagine que nous pourrons observer cela à l’abri derrière nos frontières. Non. Ils auront toute légitimité pour aller voir ailleurs, pour trouver des sols et des zones plus viables. La deuxième notion de solidarité, j’y suis profondément attaché, parce que cela fait partie des transgressions qui nous ont laissés totalement insouciants depuis quelques décennies, c’est que nous nous sommes désolidarisés du vivant. L’homme pense pouvoir détacher sa branche de l’arbre de la création impunément. Au-delà de l’aspect éthique, je dirais que c’est – pour employer un euphémisme – une bêtise ou en tout cas la pire des vanités. Vous savez, j’ai toujours pensé que la blessure la pire infligée à l’amour propre de l’humanité – et encore d’ailleurs cette blessure n’est toujours pas cicatrisée – c’est quand Darwin nous a fait la démonstration que nous n’avions, nous les hommes, pas fait l’objet d’une création séparée. De la même manière que nous avons longtemps, et que certains continuent de refuser cette communauté d’origine avec tout ce qui vit sur terre, nous nous entêtons à accepter que nous avons une communauté de destin. Et il est temps que nous sonnions la réconciliation avec tout ce qui vit sur terre. Enfin, et c’est probablement ce qui nous réunit ici, c’est que cette injonction écologique ou climatique nous oblige à une troisième forme de solidarité : la solidarité avec le futur, car nos enfants sauront que nous savions et que nous n’avons rien fait !
(extrait de l’intervention de Nicolas Hulot à l’UNESCO, Paris, le 25 novembre 2007)

Vous pouvez soutenir l’action de Nicolas Hulot en visitant le site de son association,

et en signant le pacte écologique, comme je viens de le faire.

jeudi, 26 janvier 2006

Agriculture et diversité

J’ai participé aujourd’hui, au CNRS de Montpellier, à une rencontre de chercheurs sur la pluridisciplinarité dans l’étude de la biodiversité, avec notamment des présentations très intéressantes sur la biodiversité agricole ou agrobiodiversité, en France et en Afrique.

Nicole Pasteur, directrice de l’IFR Biodiversité de Montpellier, après avoir placé cette rencontre dans le cadre d’une animation de pôle scientifique (le pôle agriculture-alimentation-environnement de Montpellier, en construction bien avancée), l’a justifié en disant : les chercheurs ne se connaissent pas. Autrement dit, même sur un site géographique unique, parce qu’ils sont dans des structures différentes et appartiennent à des disciplines différentes, tous les chercheurs qui partagent un intérêt pour la biodiversité ne se rencontrent pas, ne partagent pas leurs expériences, ne construisent pas de nouveaux projets ensemble. En général. Bien sûr, toute règle a ses exceptions et il y a quelques projets en cours qui réunissent des équipes pluri institutionnelles et souvent, pluridisciplinaires. Et les exposés de la journée en ont montré quelques exemples. Mais globalement, c’est vrai, les chercheurs se connaissent mal. Que dire, alors, de la connaissance qu’ils ont des autres chercheurs ailleurs en France et au-delà de nos frontières ? André Charrier l’a rappelé – comme moi ici même il y a quelques jours – nous avons un gros problème de communication, entre nous, et avec les autres, tous les autres, inclus le grand public. La mutualisation de l’effort de communication des unités et organismes présents à Montpellier au sein du pôle serait certainement bénéfique, selon Charrier.

Retour sur la biodiversité. Jacques David l’a fort bien rappelé : l’agriculture est fondée sur une utilisation de la diversité des espèces agricoles, qu’on appelle aussi l’agrobiodiversité. Et l’agriculture, depuis quelque 10.000 ans s’est construite sur l’entonnoir de la domestication et de la sélection : à partir d’une grande diversité à l’échelle des espèces sauvages, l’homme a choisi des plantes « faciles » à cultiver – par exemple parce qu’elles gardent leurs grains sur l’épi au lieu qu’ils tombent au sol à maturité – puis les a peu à peu améliorées, chaque fois en perdant un peu de diversité. L’extrême, dans ce processus, c’est d’aboutir à UNE variété et donc à une grande monoculture.

David, das son introduction, a mis l’accent sur les défis qui nous font face. 9 ou 9,5 milliards d’habitants à nourrir, cela ne se fera pas sans avancées importantes des productions agricoles. Ce que David n’a pas dit, par contre, c’est que l’essentiel de cet accroissement démographique s’observera dans les pays les plus pauvres, et dans des zones écologiques qui ne sont pas favorable à l’agriculture telle que nous la connaissons.

Si les avancées récentes de la science permettent de mieux connaître et de mieux utiliser la biodiversité, on oublie de dire que pour répondre aux besoins de ces quelque 3 milliards de nouveaux terriens, ce n’est pas n’importe quelle diversité dont on aura besoin, ni le type d’utilisation qu’on en fait chez nous aujourd’hui. On oublie de dire que les recherches agronomiques faites chez nous ne serviront pas à grand’ chose pour améliorer la diversification et la productivité des fermes de deux hectares au Mali, au Laos et au Nicaragua. La biodiversité sera une absolue nécessité. Mais pas celle qu’étudient 95% de ceux qui travaillent sur la biodiversité aujourd’hui. Les « recettes » pour améliorer les productions agricoles des petits producteurs du Sud devront être améliorées. Mais cela ne sortira pas des études actuellement en cours à l’INRA, à l’université ou au CNRS.

Les collègues du Cirad qui présentaient leurs travaux sur le sorgho en Afrique nous ont dit qu’à peine 5% des variétés améliorées de sorgho produites par la recherche étaient adoptées par les agriculteurs. Et que pour dépasser cela de façon significative, il fallait travailler directement avec eux. Les écouter. Leur poser des questions. Ce n’est pas une recherche française conduite en France qui va pouvoir faire que la recherche réponde aux besoins des petits agriculteurs du Sud.

Il fut le dire, le répéter. Le dire, le répéter.
Mais ceux qui devraient écouter écoutent-ils ?

Je reviendrai demain sur cette rencontre riche en idées...