dimanche, 22 janvier 2006

de la vie sexuelle des plantes alimentaires

Si vous ne le saviez pas encore, je suis un spécialiste en biologie de la reproduction. Chez les plantes. Rien de croustillant en perspective, allez-vous dire. Voire. En tous cas, la biologie de la reproduction dirige le petit monde de la sélection variétale. On peut facilement créer une nouvelle variété de maïs parce que cette espèce se reproduit sexuellement, comme vous et moi, alors que créer une nouvelle banane, ce n’est pas de la tarte… si les bananes que nous mangeons produisaient des graines, on s’en serait déjà aperçu. Bref, toutes les plantes n’ont pas la même vie sexuelle, et certaines ont même carrément des mœurs bizarres. Ce sont quelques unes de celles-là que j’ai étudiées pendant de nombreuses années et dont je veux vous parler. Mais d’abord, retour sur les plantes sexuellement correctes.

Un maïs forme ses graines à partir de la pollinisation de ses ovules par le pollen d’une autre plante. Il y a grosso modo (parce que toute règle a ses exceptions) les plantes qui sont pollinisées par leur propre pollen – comme le blé – et celles qui refusent leur propre pollen et attendent le pollen d’une autre – comme le maïs. Ces plantes à « pollinisation croisée » représentent une grosse difficulté pour les petits agriculteurs auxquels je m’intéresse. Si Maléna, notre amie guatémaltèque (voir « l’histoire de Maléna » dans la rubrique mes histoires), aime son maïs et veut le garder tel qu’il est, elle se heurte à un problème en effet. Ne contrôlant pas le pollen qui vient polliniser ses plantes, elle récolte des épis qui résultent du croisement de sa variété par le « vent pollinique » qui passe sur son champ, mélange des pollens des plantes voisines dans son champ et des pollens qui viennent de plus loin, des champs de ses voisins. Dans tout petit village de cette région, il y a plusieurs variétés cultivées. Des maïs blancs, pour les tortillas, mais aussi des maïs noirs, jaunes, bruns, etc., qui s’utilisent pour certains plats ou certaines cérémonies, ou pour la vente aux fabricants d’aliments pour volaille. Bref, les épis récoltés sur la parcelle de Maléna sont très hétérogènes, en taille, en taux de remplissage des grains, voire en couleur des grains à cause de ce pollen hétérogène qui se promène au-dessus de chez elle. Et voilà pourquoi, après chaque récolte, Maléna doit choisir soigneusement ceux de ses épis qui serviront au prochain semis. Ceux qui ressemblent le plus à sa variété.

La sexualité source de variation, de diversité, a ses bons cotés. La diversité est une assurance contre les problèmes, comme les stress biotiques (insectes, champignons, etc.) ou abiotiques (sécheresse, salinité du sol, acidité du sol, etc.). Quand toutes les plantes sont identiques et que surgit un parasite, elles subissent toutes le même sort. Rien n'est épargné. Mais cette diversité est aussi source d’hétérogénéité au niveau de la récolte. Si Maléna a choisi de beaux, grands épis bien remplis pour servir au prochain semis, la récolte suivante sera très loin de ne contenir que de beaux, grands épis bien remplis. Ceci, et bien sûr le fait que Maléna n’a pas d’argent pour acheter des engrais, fait qu’elle ne récolte que 600 à 700 kg de grains sur sa parcelle d’environ un hectare. 10 fois moins qu’un agriculteur qui fait de l’intensif.

Il y a plusieurs façons d’aider Maléna pour qu’elle produise plus. Pour autant que le marché lui permette de vendre ses surplus à un prix raisonnable. On peut lui proposer une variété plus « performante » existant sur le marché des semences. Elle n’aimera pas ça et ne la plantera pas, parce que la variété ne fera pas des tortillas aussi bonnes que les siennes.

La seconde solution, c’est de faire de « l’amélioration participative » avec elle, pour améliorer sa variété sans lui faire perdre ce qu’elle considère être ses qualités. J’y reviendrai une autre fois. Plusieurs équipes montpelliéraines travaillent sur cette approche.

La troisième voie, à plus long terme, et sur laquelle j’ai travaillé, c’est d’introduire dans sa variété le mode de reproduction d’un cousin du maïs, le Tripsacum. Cette plante sauvage a des mœurs sexuelles particulières : il se clone, ses graines donnant naissance à des plantes qui sont en tous points identiques à leur mère. Si ce transfert était possible, les beaux épis que Maléna choisit pour le semis suivant ne produiraient que des plantes porteuses de beaux épis. Toutes choses égales par ailleurs, la production de Maléna serait très sérieusement augmentée.

Oui mais… et la diversité qui fonctionne comme assurance contre les aléas du milieu ? La nature est bien faite. Le clonage du Tripsacum, un phénomène qu’on appelle « l’apomixie » ne marche jamais à 100%. Autrement dit une partie importante de la descendance est parfaitement maternelle. Une autre partie continue de varier, créant ainsi un réservoir pouvant permettre de répondre à des besoins futurs d’évolution.

Quand je parle de recherche solidaire… voilà bien un caractère, l’apomixie, qui ne devrait pas vraiment intéresser les entreprises qui veulent vendre beaucoup de semences chaque année*. Le maïs apomictique pourrait être ressemé par les agriculteurs, année après année, sans que la variété perde quoi que ce soit en qualité et production. Et de fait, les équipes qui travaillent sur le sujet, pour produire des variétés de plantes alimentaires se clonant par apomixie, se comptent sur les doigts d’une main. La recherche est comme toute autre activité : quand on est 100 on va plus vite que si l’on est 10. C’est donc une recherche qui n’avance qu’à tous petits pas. Et tant pis pour Maléna et tous les petits agriculteurs qui pourraient en profiter… encore une fois.

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* C’est en fait un peu plus compliqué que cela. Certaines entreprises considèrent que le clonage pourrait les aider à diminuer les coûts de production des semences hybrides. Et les biotechnologies pourraient leur permettre de vendre des semences produites de cette façon mais ayant perdu ensuite la caractéristique. Donc des semences que les agriculteurs ne pourraient pas reproduire. Business is business.