mercredi, 26 novembre 2008

Quand les OGM « polluent » les variétés traditionnelles de maïs au Mexique

Ce mois-ci, la revue Nature aurait, selon les médias qui ont relayé l’information, « relancé la polémique » sur la détection de gènes issus de plantes transgéniques dans des plantes de variétés « paysannes » ou « traditionnelles » mexicaines. Pour moi l’important n’est pas l’information, qui ne me surprend en rien, mais ce qu’on en fait.

Première question : pourquoi trouverait-on des gènes de variétés OGM dans les maïs traditionnels mexicains ? Un grand chercheur californien interrogé par Nature s’étonne de la diffusion de ces gènes dans un pays où l’on n’a pas planté de maïs OGM (quelques hectares auraient été plantés en 2008, dans l’extrême nord du pays). Il n’a donc sans doute jamais franchi la frontière ou circulé dans sa Californie américaine sur les routes qui mènent à cette frontière au moment des fêtes de fin d’année. Dans le flot des véhicules qui descendent des Etats-Unis vers le Mexique les cadeaux de fin d’année incluent très souvent des semences. Que les variétés de maïs les plus performantes soient produites par le secteur privé aux Etats-Unis n’est pas un mythe mais une réalité, et nombre de mexicains des zones rurales considèrent que c’est de fait un vrai cadeau que de se voir offrir des semences de ce qui se fait de mieux au monde, même s’ils ne le plantent pas nécessairement pour le consommer eux-mêmes mais pour le vendre, parce qu’ils préfèreront toujours leurs maïs blancs à gros grains pour faire les tortillas.

Deuxième question (pas davantage posée que la première) : est-ce si grave que cela ? Est-ce que la présence d’un gène qui confère une résistance à un insecte ou une résistance à un herbicide qu’aucun agriculteur des zones concernées n’utilise jamais peut avoir le moindre effet négatif sur les qualités et la conservation des variétés traditionnelles concernées ? On ne peut opposer à cela que des questions de principe (certains considèrent que c’est suffisant), mais aucune étude, aucun argument scientifique rigoureux n’a jamais été présenté pour prouver le danger.

Où est la polémique ? L’existence ou non de gènes étrangers qui pénètrent dans les variétés paysannes ? Les variétés traditionnelles sont continuellement et intensément « polluées » par des variétés extérieures depuis la nuit des temps parce que les paysans mexicains ont toujours échangé des semences puis sélectionné dans les descendances de manière à conserver les caractéristiques principales de leurs variétés. Autrement dit rien n’est figé. Le Mexique n’est pas un grand frigidaire, toutes les plantes qui en sont originaires ont évolué et continuent d’évoluer sous l’action de l’homme, un homme qui est tout sauf stupide et qui garde, à chaque génération, le meilleur de ce que son champ lui propose pour ensemencer au cycle suivant. Un gène étranger qui vient d’une variété OGM est un gène étranger comme tout gène étranger d’une variété non OGM. S’il apporte un avantage, l’agriculteur va très probablement le sélectionner au moment de ses choix. S’il n’en apporte aucun, il aura peu de chance de perdurer dans le génome de son hôte au-delà de quelques générations.

Je terminerai en copiant un paragraphe d’un rapport de mission aux Etats-Unis reçu hier soir d’un collègue très expérimenté et très respectable :

« Il faut donc évidemment rejeter toute idée faisant du progrès technique la solution magique des problèmes difficiles auxquels sont confrontées les agricultures du monde dans toute leur diversité. Mais les pressions sur les ressources naturelles, qui iront en croissant au cours des prochaines décennies, sont telles qu’il faudra bien trouver des moyens d’accroître leur productivité par une combinaison d’innovations techniques et d’innovations institutionnelles. Les effets prévus du réchauffement climatique, maintenant largement reconnus et qui risquent d’être encore plus drastiques et plus rapides qu’annoncé il y a seulement quelques années, renforcent cette conclusion. A cet égard, la frilosité de l’opinion publique européenne face aux innovations techniques, spécialement en agriculture, est préoccupante. »

Très préoccupante, en effet. Et entretenue par une presse peu soucieuse de montrer toutes les conséquences de cette « frilosité ».

vendredi, 12 septembre 2008

La diversité des plantes alimentaires, aujourd’hui et demain

Il y a seulement 40 ou 50 ans, quand on a commencé à sérieusement investir dans la collecte et la conservation de la diversité des plantes alimentaires, les technologies permettant de valoriser cette diversité pour la création de nouvelles variétés plus adaptées, de meilleure qualité nutritionnelle et/ou de meilleur rendement, étaient bien loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui. On pollinisait une plante par le pollen d’une autre et on regardait les enfants qui en résultaient. Imaginez : 100.000 variétés de blé* que l’on peut croiser entre elles, cela donne 100.000 x 100.000 = 10 milliards de combinaisons ou de familles différentes possibles! Les familles étant par nature hétérogènes, il faudrait peut être faire pousser et analyser un millier de plantes dans chacune d’elles pour voir le potentiel d’un croisement entre deux de ces 100.000 blés différents… on arrive à 10.000 milliards d’individus. Je passe sur le nombre de caractéristiques à analyser sur chaque plante, certaines requérant des analyses chimiques compliquées. Multipliez tout cela par le nombre de plantes cultivées importantes pour nos alimentations… on est depuis longtemps dans l’impossible absolu. Résultat : les ressources génétiques dorment dans les « banques » de gènes depuis 40 à 50 ans, et les sélectionneurs n’ont pu en exploiter, pour produire des variétés améliorées, qu’une infime partie.

On peut aujourd’hui changer tout cela. On peut aujourd’hui ouvrir la caverne d’Ali Baba de la diversité des plantes alimentaires. On a, du moins, une panoplie de technologies, d’outils, qui permettraient de le faire si l’essentiel de la production de nouvelles variétés n’était dans les mains d’un secteur privé qui n’a en tête que le profit à court terme et pas ou trop peu l’intérêt réel des consommateurs. Un nouveau rôle pour le secteur public de recherche – et une relance de ce secteur - serait donc, peut-être et entre autres choses, au travers de la démonstration qu’on peut diversifier l’agriculture et l’assiette des français de manière drastique, avec des produits nouveaux de grande qualité. Le problème, c’est que la grande majorité des chercheurs travaillent sur un nombre extrêmement restreint d’espèces, toujours les mêmes. Il faut donc une forte incitation et/ou une politique institutionnelle délibérée, pour que quelques uns se lancent en dehors des clous, sur des pistes nouvelles.

Je lisais hier quelques chapitres d’un livre publié au Canada sur la biodiversité pas toujours cultivée mais pourtant alimentaire du sud de l’Asie. Etonnant : dans un seul village les auteurs ont recensé pas moins de 453 plantes consommées, cultivées ou simplement ramassées dans les zones non cultivées. On peut nourrir le monde avec douze plantes mais la qualité de l’alimentation et notre qualité de vie dépendent de la diversité que l’on saura continuer à cultiver et à conserver pour les générations futures. Ce que je disais il y a quelques jours sur les céréales africaines oubliées s’applique à toutes les familles de plantes alimentaires, et à tous les continents.

Le gouvernement décide de diminuer de moitié l’usage des pesticides. C’est bien, même si l’échéance est beaucoup trop lointaine. Et pourquoi le gouvernement ne décide-t-il pas, de la même façon, de promouvoir la diversité dans l’agriculture ? Et donc dans nos assiettes. On a les ressources génétiques dans les placards, ou encore sur le terrain, à ramasser, et on a toutes les compétences dans les laboratoires et les stations de recherche pour transformer ces ressources en produits alimentaires de qualité... il ne manque qu'un coup de pouce!

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* la collection mondiale conservée au Mexique par le CIMMYT en contient plus de 130000.

mercredi, 23 juillet 2008

une nouvelle agriculture exige un renouveau de la sélection variétale

Dans un article paru le 11 juillet, écrit par Yves Miserey, Le Figaro mettait l’accent sur la publication d’une expertise collective de l’INRA qui recommande des changements importants et rapides dans notre agriculture. Comme le remarquait un lecteur, cette expertise, qui pour l’essentiel enfonce nombre de portes ouvertes, n’était peut-être pas une dépense très utile.

«L'agriculture intensive s'est construite après la Seconde Guerre mondiale en s'affranchissant de la biodiversité. La vision s'est focalisée sur les flux de matières (engrais, traitements phytosanitaires) et on a oublié la composante biologique», expliquait dans cet article Xavier Le Roux, le chercheur de l'Inra qui a piloté l'expertise.

Oui et non. On a oublié l’environnement, mais on s’est surtout focalisé sur la variété productive répondant bien aux intrants chimiques (« les flux de matières »). Les années 1960, c’est l’essor de l’amélioration des plantes, l’arrivée des variétés hybrides, les plantes-miracles et autres plantes idéales (ou « idéotypes ») capables, en parcelle, de produire beaucoup plus que tout ce qu’on avait avant-guerre.

L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit. Il s’agissait de produire de nouvelles plantes performantes pour ensuite adapter l’environnement à ces plantes, « pour qu’elles expriment tout leur potentiel », à coups de produits chimiques – engrais, pesticides, herbicides - et d'irrigation. L’environnement, modifié, au service de la plante. La durabilité n’était pas prise en compte, les ressources sont inépuisables, dans les esprits au moins, à l’époque.

Rivières polluées, sols dégradés, environnement et biodiversité affectés, la pression de l’opinion a fait surgir le concept de développement durable et fait évoluer la recherche. Action, réaction. Comme toujours, beaucoup sont passés d’un extrême à l’autre. D’une agriculture productiviste à d’autres agricultures aux noms divers (biologique, raisonnée, etc.) qui ont toutes leurs qualités et leurs défauts.

Dans les discours – malheureusement seulement dans les discours – on nous dit aujourd’hui, à l’INRA comme ailleurs, qu’il faut « intégrer ». Mot magique, l’intégration, c’est à la fois le dialogue entre l’agriculture et l’environnement, entre le chercheur généticien et celui qui s’occupe de sol et/ou de diversité, et/ou d’économie, entre la recherche et le développement, entre le chercheur et l’agriculteur, etc. L’intégration, c’est du bon sens, mais c’est aussi et surtout quelque chose qu’on ne sait pas pratiquer parce qu’on n’y a pas été préparé.

Parlons donc de formation. L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, disais-je. A l’université – en France – cela veut dire : sans aucun cours d’agronomie. Sans cours sur l’interaction agriculture-environnement. Quand je parlais écologie, mon professeur de génétique me répondait : « soyez sérieux ! ». Sans cours d’économie. Les marchés, ce n’est pas important sur les décisions qui se prennent en matière de variétés à créer ? L’agriculteur, son savoir, son social, sa technologie, ça ne compte pas non plus ? L’amélioration des plantes, c’était et c’est encore aujourd’hui, une affaire de généticiens. Certes il faut connaître la génétique pour savoir quelle plante croiser avec quelle plante et quels résultats espérer pour l'amélioration, le transfert ou la conservation, chez les nouvelles plantes ou variétés produites, des caractéristiques agronomiques d’intérêt. Le petit pois dur comme un caillou ou la pêche qui n’a plus aucun goût se vendront mal. Mais le maïs hybride qui produit 5 tonnes sur la station expérimentale, c’est quel agriculteur qui va l’utiliser ? Où ? Comment ? Pour le vendre sur quel marché ?

On peut modifier l’environnement pour optimiser la production, et ce n’est pas durable. On peut modifier l’environnement autrement, pour la durabilité, et ensuite –seulement ensuite quand on sait ce qu’est, en un endroit donné, « l’optimum durable », demander au généticien de produire les variétés les plus adaptées à cet optimum, dans les espèces les plus aptes à optimiser cet optimum environnemental.

Mais qui produit des nouvelles variétés aujourd’hui « pour un environnement » ?
Et qui produit ces nouvelles variétés « pour un environnement durable » ?
Et qui forme les nouveaux « améliorateurs » aux concepts de développement durable et leur apprend à travailler avec des socio-économistes ou des spécialistes de l’environnement ?

Une nouvelle amélioration des plantes pour une nouvelle agriculture qui se développe en harmonie et équilibre avec l’environnement, c’est possible. Partout.

Je l’ai déjà dit ici plusieurs fois : même les plus pauvres parmi les agriculteurs, les plus pauvres des pays du Sud n’ont pas besoin de faire pousser des maïs hybrides produisant 5 tonnes sur la station expérimentale. Contrairement à ce que dit mon collègue de l’INRA, on est toujours parti et on continue de partir de la composante biologique, la variété-miracle, quand on propose des solutions. Il faut d’abord savoir, en chaque endroit, quel est l’optimum agro-environnemental réalisable et durable : ce sol pauvre, peut-on l’améliorer et comment ? L’approvisionnement en eau, peut-on l’améliorer et comment ? Qu’adviendra-t-il de la récolte après la récolte ? Faudra-t-il stocker ? Faire voyager le produit ? Le transformer sur place ? Etc. Toutes les réponses à ces questions, et d’autres, doivent être obtenues AVANT que le généticien se précipite sur ce qu’il sait faire. Si ici la seule chose nécessaire et possible est d’apporter de l’engrais, de quel engrais disposera-t-on ? A quel prix ? Sera-t-il encore rentable, ici, dans ces conditions, de faire pousser une plante alimentaire qui se vend trop bon marché ? Ou devra-ton favoriser des plantes « de rente », comme des fruits, des légumes, des fleurs si on est près de la ville, du marché ou de l’aéroport, ou bien des plantes qui peuvent se transformer loin de la ville en produits qui pourront être transportés sans risque vers l’usine ou le marché.

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(La variété Tanzania-1 lancée au Brésil et aujourd'hui cultivée un peu partout en Amérique latine et en Asie.)

Ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, je l’ai mis en pratique en arrivant dans mon premier laboratoire, en Côte d’Ivoire. Nous étions en 1972. Avec mes collègues, nous avons produit des plantes extraordinaires. On en a parlé dans la presse locale : « des fourrages produisant quatre fois que les meilleurs fourrages européens ! ». Personne ou presque ne les a jamais utilisés, et surtout pas en Côte d’Ivoire. J’ai appris – sur le tas – que ce dont ces plantes avaient besoin (forte fertilité des sols et irrigation, gestion des animaux en rotation sur les parcelles), personne parmi les exploitants locaux ne pouvait l’assurer. Je suis parti au Brésil où c’était à peine mieux. Mais je suis parti avec 400 types de fourrage, et dans cette diversité j’en ai trouvé quelques uns parfaitement adaptés aux conditions locales d’utilisation, qui produisaient beaucoup plus que les variétés connues jusque là. Et le comble pour un généticien, c’est que j’ai fini par dire à mes collègues brésiliens qu’ils n’avaient pas besoin de la génétique pour produire une vraie révolution dans leur élevage. Il leur suffisait de faire quelques essais agronomiques, dans des environnements diversifiés, et puiser, dans la biodiversité disponible, les plantes répondant le mieux et le plus durablement possible à leurs besoins. On a fini ainsi par identifier quelques plantes qui restaient vertes, années après années, sur des parcelles non fertilisées et arrosées seulement par l’eau du ciel.

Pourquoi ai-je appris tout ce que je sais après l'université?
Aujourd'hui on peut inventer une autre formation en amélioration des plantes, pluridisciplinaire. Et infiniment plus pertinente.