mercredi, 23 juillet 2008

une nouvelle agriculture exige un renouveau de la sélection variétale

Dans un article paru le 11 juillet, écrit par Yves Miserey, Le Figaro mettait l’accent sur la publication d’une expertise collective de l’INRA qui recommande des changements importants et rapides dans notre agriculture. Comme le remarquait un lecteur, cette expertise, qui pour l’essentiel enfonce nombre de portes ouvertes, n’était peut-être pas une dépense très utile.

«L'agriculture intensive s'est construite après la Seconde Guerre mondiale en s'affranchissant de la biodiversité. La vision s'est focalisée sur les flux de matières (engrais, traitements phytosanitaires) et on a oublié la composante biologique», expliquait dans cet article Xavier Le Roux, le chercheur de l'Inra qui a piloté l'expertise.

Oui et non. On a oublié l’environnement, mais on s’est surtout focalisé sur la variété productive répondant bien aux intrants chimiques (« les flux de matières »). Les années 1960, c’est l’essor de l’amélioration des plantes, l’arrivée des variétés hybrides, les plantes-miracles et autres plantes idéales (ou « idéotypes ») capables, en parcelle, de produire beaucoup plus que tout ce qu’on avait avant-guerre.

L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit. Il s’agissait de produire de nouvelles plantes performantes pour ensuite adapter l’environnement à ces plantes, « pour qu’elles expriment tout leur potentiel », à coups de produits chimiques – engrais, pesticides, herbicides - et d'irrigation. L’environnement, modifié, au service de la plante. La durabilité n’était pas prise en compte, les ressources sont inépuisables, dans les esprits au moins, à l’époque.

Rivières polluées, sols dégradés, environnement et biodiversité affectés, la pression de l’opinion a fait surgir le concept de développement durable et fait évoluer la recherche. Action, réaction. Comme toujours, beaucoup sont passés d’un extrême à l’autre. D’une agriculture productiviste à d’autres agricultures aux noms divers (biologique, raisonnée, etc.) qui ont toutes leurs qualités et leurs défauts.

Dans les discours – malheureusement seulement dans les discours – on nous dit aujourd’hui, à l’INRA comme ailleurs, qu’il faut « intégrer ». Mot magique, l’intégration, c’est à la fois le dialogue entre l’agriculture et l’environnement, entre le chercheur généticien et celui qui s’occupe de sol et/ou de diversité, et/ou d’économie, entre la recherche et le développement, entre le chercheur et l’agriculteur, etc. L’intégration, c’est du bon sens, mais c’est aussi et surtout quelque chose qu’on ne sait pas pratiquer parce qu’on n’y a pas été préparé.

Parlons donc de formation. L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, disais-je. A l’université – en France – cela veut dire : sans aucun cours d’agronomie. Sans cours sur l’interaction agriculture-environnement. Quand je parlais écologie, mon professeur de génétique me répondait : « soyez sérieux ! ». Sans cours d’économie. Les marchés, ce n’est pas important sur les décisions qui se prennent en matière de variétés à créer ? L’agriculteur, son savoir, son social, sa technologie, ça ne compte pas non plus ? L’amélioration des plantes, c’était et c’est encore aujourd’hui, une affaire de généticiens. Certes il faut connaître la génétique pour savoir quelle plante croiser avec quelle plante et quels résultats espérer pour l'amélioration, le transfert ou la conservation, chez les nouvelles plantes ou variétés produites, des caractéristiques agronomiques d’intérêt. Le petit pois dur comme un caillou ou la pêche qui n’a plus aucun goût se vendront mal. Mais le maïs hybride qui produit 5 tonnes sur la station expérimentale, c’est quel agriculteur qui va l’utiliser ? Où ? Comment ? Pour le vendre sur quel marché ?

On peut modifier l’environnement pour optimiser la production, et ce n’est pas durable. On peut modifier l’environnement autrement, pour la durabilité, et ensuite –seulement ensuite quand on sait ce qu’est, en un endroit donné, « l’optimum durable », demander au généticien de produire les variétés les plus adaptées à cet optimum, dans les espèces les plus aptes à optimiser cet optimum environnemental.

Mais qui produit des nouvelles variétés aujourd’hui « pour un environnement » ?
Et qui produit ces nouvelles variétés « pour un environnement durable » ?
Et qui forme les nouveaux « améliorateurs » aux concepts de développement durable et leur apprend à travailler avec des socio-économistes ou des spécialistes de l’environnement ?

Une nouvelle amélioration des plantes pour une nouvelle agriculture qui se développe en harmonie et équilibre avec l’environnement, c’est possible. Partout.

Je l’ai déjà dit ici plusieurs fois : même les plus pauvres parmi les agriculteurs, les plus pauvres des pays du Sud n’ont pas besoin de faire pousser des maïs hybrides produisant 5 tonnes sur la station expérimentale. Contrairement à ce que dit mon collègue de l’INRA, on est toujours parti et on continue de partir de la composante biologique, la variété-miracle, quand on propose des solutions. Il faut d’abord savoir, en chaque endroit, quel est l’optimum agro-environnemental réalisable et durable : ce sol pauvre, peut-on l’améliorer et comment ? L’approvisionnement en eau, peut-on l’améliorer et comment ? Qu’adviendra-t-il de la récolte après la récolte ? Faudra-t-il stocker ? Faire voyager le produit ? Le transformer sur place ? Etc. Toutes les réponses à ces questions, et d’autres, doivent être obtenues AVANT que le généticien se précipite sur ce qu’il sait faire. Si ici la seule chose nécessaire et possible est d’apporter de l’engrais, de quel engrais disposera-t-on ? A quel prix ? Sera-t-il encore rentable, ici, dans ces conditions, de faire pousser une plante alimentaire qui se vend trop bon marché ? Ou devra-ton favoriser des plantes « de rente », comme des fruits, des légumes, des fleurs si on est près de la ville, du marché ou de l’aéroport, ou bien des plantes qui peuvent se transformer loin de la ville en produits qui pourront être transportés sans risque vers l’usine ou le marché.

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(La variété Tanzania-1 lancée au Brésil et aujourd'hui cultivée un peu partout en Amérique latine et en Asie.)

Ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, je l’ai mis en pratique en arrivant dans mon premier laboratoire, en Côte d’Ivoire. Nous étions en 1972. Avec mes collègues, nous avons produit des plantes extraordinaires. On en a parlé dans la presse locale : « des fourrages produisant quatre fois que les meilleurs fourrages européens ! ». Personne ou presque ne les a jamais utilisés, et surtout pas en Côte d’Ivoire. J’ai appris – sur le tas – que ce dont ces plantes avaient besoin (forte fertilité des sols et irrigation, gestion des animaux en rotation sur les parcelles), personne parmi les exploitants locaux ne pouvait l’assurer. Je suis parti au Brésil où c’était à peine mieux. Mais je suis parti avec 400 types de fourrage, et dans cette diversité j’en ai trouvé quelques uns parfaitement adaptés aux conditions locales d’utilisation, qui produisaient beaucoup plus que les variétés connues jusque là. Et le comble pour un généticien, c’est que j’ai fini par dire à mes collègues brésiliens qu’ils n’avaient pas besoin de la génétique pour produire une vraie révolution dans leur élevage. Il leur suffisait de faire quelques essais agronomiques, dans des environnements diversifiés, et puiser, dans la biodiversité disponible, les plantes répondant le mieux et le plus durablement possible à leurs besoins. On a fini ainsi par identifier quelques plantes qui restaient vertes, années après années, sur des parcelles non fertilisées et arrosées seulement par l’eau du ciel.

Pourquoi ai-je appris tout ce que je sais après l'université?
Aujourd'hui on peut inventer une autre formation en amélioration des plantes, pluridisciplinaire. Et infiniment plus pertinente.

mardi, 15 juillet 2008

Crise alimentaire : d’abord construire de bons partenariats

La semaine passée, Colin Chartres, Directeur Général de l’institut international sur la gestion de l’eau (IWMI) publiait une note sur SciDevNet pour dire, grosso modo, « attention ! Fabriquer des super-plantes ou super-cultures pour répondre aux besoins alimentaires croissants ne résoudra pas le problème essentiel : on n’aura plus d’eau ! ». Bon, chacun travaille pour sa chapelle et le budget de son institut, mais sur le fond il n’a pas tort. Sauf que d’autres pourraient dire la même chose que lui…
- sans plantes plus productives, on n’arrivera pas aux productions nécessaires,
- sans eau, ces plantes ne produiront pas ce que l’on attend d’elles,
- sans sols fertiles, même chose,
- sans résistances ou produits phytosanitaires, même chose,
- sans technologies et infrastructures de stockage, les pertes après récolte seront trop importantes,
- sans marché bien organisé et accessible, les productions seront perdues,
- etc.
Tout ceci suggère que donner à l’un, pour améliorer une composante du système – comme par exemple donner seulement à la recherche – c’est comme jeter l’argent par les fenêtres. Il faut d’abord réunir tous les acteurs et les obliger à travailler ensemble. Problème : où sont ceux qui savent faire dialoguer ensemble les politiques, les chercheurs, les agriculteurs, etc. ? Où forme-t-on ces "intégrateurs"?

jeudi, 19 juin 2008

CNRS: la France qu'on ne peut réformer

Toutes les structures se réforment quotidiennement, pour s'adapter à un monde changeant. Toutes? Non, un petit village resiste encore à la réforme envahissante. Ce village, c'est la France. L'expression de la résistance à toute réforme, aujourd'hui, c'est le CNRS. Mais tous les jours c'est une autre structure. Et les syndicats sont passés maîtres dans l'art de bloquer tout changement, toute réforme, toute adaptation, et finalement tout progrès.

J'entends que si l'on découpe le CNRS comme un saucisson, alors on fera faire marche arrière à la pluridisciplinarité. Quelle rigolade. Les mêmes disent que pour que la science soit de qualité elle doit être très pointue, entendez très (mono)disciplinaire. Tant pis si les grandes questions sociétales, les grands défis de notre temps, sont complexes et demandent cette intégration, cette pluridisciplinarité que j'évoquais dans une note précédente. On aimerait comprendre pourquoi un gros machin ça fonctionnerait mieux qu'un réseau de petits trucs. Et les unités mixtes de recherche, pluri-institutionnelles, démontrent que la pluridisciplinarité peut très bien se pratiquer au sein d'une équipe, même si ses membres appartiennent à des organismes totalement différents, a fortiuri s'ils sont d'instituts différents issus d'un même CNRS.

Finalement on défend quoi en défendant le gros machin? Autre chose que le poids?
Pourquoi les réformes sont-elles possibles chez tous nos voisins et pas chez nous?

mardi, 10 juin 2008

Crise alimentaire mondiale: pas une crise!

Racine profonde. Dans les pays du Nord, selon les statistiques de la Banque Mondiale, les deux-tiers des jeunes vont jusqu’à un niveau d’études supérieures (ce qui ne veut pas dire qu’ils complètent tous ce cycle). En Amérique latine la proportion est de 29%, en Asie de 20% et en Afrique sub-saharienne d’à peine 5%, Afrique du Sud incluse. Première racine profonde à la crise actuelle : un sous-investissement chronique dans l’éducation.

Traduction dans la recherche. Je me faisais le relais, dans une note précédente, d’une information donnée par le directeur du GCRAI, selon laquelle aucun sélectionneur, en Indonésie, a moins de 50 ans. Aujourd’hui je vois sur le site du réseau SciDev.Net que le ministre de la recherche de Zambie considère qu’il faudra peut-être relever l’âge de la retraite de ses scientifiques à 70 ans au moins. Faute de formation de jeunes et faute de crédits dans la recherche qui reçoit moins de 1% du budget de l’Etat. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce que les gouvernements et leurs politiques nationales pèsent et continueront de peser lourd dans la crise en cours. Infiniment plus que les biocarburants, utilisés un peu vite comme alibi par tous ceux qui ne veulent pas qu’on pointe trop le doigt dans leur direction.

Utilisons le terme exact. La crise alimentaire est-elle une crise? François Bayrou, ex-ministre de l’éducation et aujourd’hui président d’un parti virtuel, nous rappelait gentiment hier qu’on ne devrait pas parler de crise du pétrole parce que contrairement aux crises précédentes, il ne va pas cette fois y avoir de baisse importante et durable du prix du baril. C’est une tendance, une évolution, pas une crise puisque c’est là pour rester, pour durer. La même chose s’applique au déficit alimentaire. Même si de bonnes récoltes cette année permettraient de diminuer l’intensité du phénomène, la tendance au déséquilibre entre offre et demande est là pour rester, pour durer. Les problèmes alimentaires d’aujourd’hui ne vont pas disparaître et ils ne devraient donc pas être appelés crise mais plutôt phénomène, déséquilibre, etc.

La crise alimentaire demande plus qu'une réunion de trois jours sans suite ou quelques vagues promesses non tenues. Elle demande une politique à tous les niveaux, national, régional, mondial. On ne s'occupe - à peine - que de l'urgence, comme si ce n'était qu'une... crise (entendez: passagère).

lundi, 09 juin 2008

Crise alimentaire et biocarburants de deuxième génération

A part les américains, à peu près tout le monde trouve scandaleux qu’on puisse utiliser des cultures alimentaires pour faire des biocarburants. Et donc on parle (beaucoup) d’autres espèces, arbustives ou arboricoles notamment, qui permettraient de produire de nouveaux biocarburants. Parmi elle, et très à la mode, le jatropha.
Extrait d’un article du Figaro publié ce jour : Le jatropha est une plante oléagineuse voisine du ricin qui suscite beaucoup d'espoir dans les régions tropicales. Également appelé pourghère ou tabanani, ses graines peuvent produire jusqu'à 1900 litres de diester par hectare, soit deux fois plus que le colza. Mais, pour obtenir de tels rendements, il doit être implanté sur des sols riches plutôt réservés aux cultures vivrières. « Pour toutes ces raisons, le jatropha a surtout vocation à répondre à des besoins énergétiques locaux, qu'il s'agisse d'alimenter des moteurs agricoles ou une petite centrale électrique comme c'est déjà le cas au Mali », tempère Christian Sales, chercheur au Cirad.

J’aurais bien aimé que mon collègue signale aussi à tous les politiques qui se précipitent pour décider d’en planter des milliers d’hectares dans leur pays, que cette plante a toutes les caractéristiques d’une plante invasive, c'est-à-dire d’une plante qui envahit l’espace, éliminant les autres, et dont il devient extrêmement difficile de se débarrasser. Encore un domaine où quelques recherches préliminaires ne seraient pas superflues.

OGM : encore du tout-blanc-tout-noir, raz le bol !

Le Monde publie ce soir un article de Hervé Kempf qui sent bon le tout-blanc-tout-noir-tout-pourri-vendu. Derrière le titre « Les grands semenciers brevètent les gènes d'adaptation au changement climatique », HK nous informe que les centres internationaux de recherche agricole membres du CGIAR sont pieds et poings liés avec les grands méchants semenciers comme Monsanto pour assurer à ses derniers le monopole de l’utilisation des gènes de résistance à la sécheresse en Afrique. Ignoble! Ceci sur la base d’une information relayée par ETC et ses « chercheurs indépendants ». Et c’est qui qui les paient, les « chercheurs » activistes qui n'ont jamais rien cherché de cette ONG connue de longue date pour être 100% anti-OGM quel que soit l’OGM? Et si on veut avoir une information vraie, impartiale, sur ce qui existe derrière l’accord entre le CIMMYT, la Fondation Gates et le secteur privé, on va la chercher où ? Pas dans Le Monde, c’est clair, ou alors Hervé Kempf aurait aussi interviewé le CIMMYT et la Fondation Gates, pas seulement les opposants irréductibles d’ETC.

Moi qui ne suis pas journaliste je me suis quand même payé le luxe d’aller voir ce que le CIMMYT avait à déclarer, sur son site web, page intitulée : « l’initiative sur le maïs tolérant à la sécheresse en Afrique ». http://www.cimmyt.org/dtma/index.htm Je passe sur les détails. J’y ai quand même trouvé que le projet avait le soutien de tout un tas d'agences publiques, nationales, et pas seulement de Gates et du secteur privé. Et qu'il avait entre autres objectifs de produire des variétés résistantes qui seraient des variétés-populations, autrement dit des variétés que les petits agriculteurs pourraient replanter, cycle après cycle, sans avoir à racheter des semences chaque année chez un quelconque Monsanto… On lit ce qu’on veut lire, et donc on continue avec le tout-blanc-tout-noir. C’est cela qui aide chaque citoyen a y voir plus clair, à pouvoir se faire une opinion « informée » !

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Photo CIMMYT

samedi, 07 juin 2008

Science et société (3): en avant le dialogue!

Les institutions de recherche et les chercheurs communiquent peu ou mal, c’est une évidence, même si les responsables de ces institutions disent le contraire. La communication est un vrai métier qui requiert une vraie formation spécialisée. On ne devient pas un bon communiquant par hasard ou parce qu’on est seulement « doué ». La communication est a été, pendant trop longtemps, négligée par les responsables des institutions de recherche. Les chercheurs ne reçoivent aucune formation ou reçoivent une formation d’une ou deux journées sur la base du volontariat, ce qui ne les prépare ni à présenter leurs recherches à un public non spécialisé ni, et encore moins, à débattre devant des caméras avec des extrémistes aguerris. Or ce sont les chercheurs, les spécialistes qu’on veut entendre, pas les professionnels de la communication.

La crise de confiance entre la société française et sa recherche contribue à écarter les jeunes des carrières scientifiques depuis de nombreuses années. Pourquoi investir tant d’années dans des études supérieures pour une carrière incertaine, mal payée, et un métier déconsidéré, dévalorisé ? J’ai trouvé un emploi dans la recherche – on est venu me chercher ! - à la fin de ma quatrième année d’université, avec encore trois ans de formation à faire avant de pouvoir être titularisé chercheur, mais trois années rémunérées, un peu comme l’est en médecine l’interne pas encore médecin. De mon BAC+4 lors de mon recrutement au début des années 1970 on est passé aujourd’hui à BAC+10 pour avoir une petite chance d’être recruté. Il faut en effet avoir fait une licence (BAC+2), un master (BAC+5) puis une thèse (BAC+8), et enfin un minimum de deux ans de post-doctorat (BAC+10) pour pouvoir postuler, parmi beaucoup d’autres, à un concours de chercheur au résultat des plus aléatoires. Il faut beaucoup de passion, d’innocence et/ou d’inconscience pour aller jusque là quand les filières techniques ou commerciales permettent d’arriver plus vite sur un marché du travail plus rémunérateur. Mon voisin maçon qui a dix ans de moins que moi roule en BMW et moi en Citroën C1. Certes je me préoccupe plus que lui de la terre que nous laisserons à nos enfants et je dépense 2,5 fois moins d’essence que lui au 100Kms (et nous polluons tous deux en proportion). Mais je n’ai réussi à convaincre aucun de mes enfants d’étudier la maçonnerie. Ni mon salaire, ni mes horaires de travail souvent loufoques, ni mes nombreux déplacements à l’étranger ne les ont davantage incité à se lancer dans une carrière de chercheur.

Nous avons néanmoins terriblement besoin de recherche pour notre développement économique. Et nous avons terriblement besoin de recherche pour le futur harmonieux de notre planète. La crise alimentaire qui est apparue dans la presse depuis deux mois est une occasion pour rappeler cette évidence, et l’illustrer par quelques exemples. Bien sûr aucun problème de société ne se résume à une question de recherche, c’est infiniment plus compliqué que cela, mais la recherche peut contribuer de façon parfois très significative à la solution du problème. C’est vrai pour bien des problèmes, comme les problèmes de l’énergie, du changement climatique, de la biodiversité, qui vont conditionner la vie de nos enfants. C’est vrai aussi pour la crise alimentaire qui est là pour durer.

Crise de confiance de la société vis-à-vis de la recherche, méconnaissance de ce que fait la recherche, de ce que peut la recherche dans l’esprit de l’homme de la rue, tout cela est la faute à pas ou peu de communication. Les chercheurs doivent parler aux non chercheurs. Et pas seulement pour les informer, mais aussi et surtout pour dialoguer avec eux. En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées disait-on au moment du premier choc pétrolier (1973): nombre de chercheurs français ont prêché dans les années 1980-1990 pour la création d’un forum mondial de la recherche agricole (GFAR) qui baserait les recherches Nord-Sud et Sud-Sud sur un dialogue avec tous les acteurs, incluant les agriculteurs comme les bailleurs de fonds, et pas seulement sur des choix de scientifiques et/ou de leurs institutions. Ce forum s’est mis en place et a commencé à travailler selon ces grands et beaux principes de « recherche participative » dans beaucoup de pays du Sud. Mais pas chez nous. La recherche française ne dialogue pas plus aujourd’hui avec la société qu’elle le faisait 20 ans auparavant. Le GFAR a observé l’évidence : l’adoption de nouvelles variétés de riz ou de maïs par exemple, dépend étroitement de ce que les agriculteurs ont été impliqués ou non dans leur développement. Extrapolez cette recette chez nous : l’absence (ou l’insuffisance) de dialogue entre science et société conduit au rejet de la première par la seconde ou au moins à un fossé d’incompréhension. Il est toujours étonnant de voir que l’on peut demander aux autres d’appliquer chez eux des recettes qu’on est incapable d’appliquer chez nous. Participant récemment à une réunion avec le Directeur exécutif du GFAR, un représentant du GRET, une ONG française qui se dédie à la solidarité et la coopération internationale avec les pays du Sud, remarquait qu’il n’avait été invité qu’une seule fois, dans toute sa carrière, pour discuter et participer à la sélection de projets de recherche liés au développement dans ces pays. Comme une exception à la règle de non dialogue.

Nous devons changer cela. Un peu comme la fête des mères, la fête de la science cela ne doit pas être un jour ou une semaine par an puis on oublie tout. Cela doit être tous les jours. Il faut plus de dialogue.

jeudi, 05 juin 2008

Crise alimentaire : et la voix des pauvres ?

La conférence de Rome se termine aujourd'hui, même si on n’en parle plus dans votre journal. Chefs de gouvernement et ministres se sont succédés pendant deux jours à la tribune, une grande majorité d’entre eux pour appeler à la modernisation de l’agriculture (entendez : refaire l’agriculture américaine ou européenne partout) ou appeler à une meilleure distribution des productions (entendez : les leurs). Quelques uns pour donner quelques sous, le total restant toujours dérisoire en regard de ce que ces mêmes gouvernements (inclus de nombreux gouvernements des pays du Sud où des gens meurent de faim) dépensent en une année en armement.

Au total, et je rejoins en cela les ONG qui viennent tout juste d’avoir une conférence avec la presse à Rome: à quelques exceptions près tous ces gouvernements ont exprimé leurs propres priorités, « business as usual » (rien ne change), la toute première des priorités des intervenants étant la libéralisation des échanges, mais personne ne propose des solutions nouvelles, innovantes, et surtout personne ne montre une réelle prise en compte des contraintes et des demandes des petits agriculteurs du Sud concernés. Où était la voix de ces millions de paysans pauvres et de leurs organisations dans cette conférence ? Dans un obscur événement parallèle, dont personne n’a parlé dans la presse. Un forum où l’on a apparemment beaucoup plus parlé des dimensions écologiques et sociales de la crise, mettant notamment l’accent sur l’adaptabilité des nouvelles solutions nécessaires aux petites agricultures du Sud, comme je le répète sans cesse dans ce blog.

Répétons encore une fois : on ne peut pas résoudre les problèmes des petits producteurs avec des solutions construites pour une agriculture moderne qui a depuis longtemps montré ses limites.

L’un des représentants des ONG a conclu en faisant de la crise alimentaire un crime contre l’humanité. Elle était évitable et on a laissé faire. On a notamment laissé les spéculateurs spéculer sur ce qui n’aurait jamais dû être ouvert à la spéculation, la nourriture.

Il est temps d’ajouter le droit à la nourriture parmi les droits de l’homme. Et d'en tirer les conséquences qui s'imposent.

mercredi, 04 juin 2008

Crise alimentaire mondiale: la recherche agricole internationale en profite pour demander des sous!

L’Alliance des Centres Internationaux de Recherche Agricole du GCRAI, qui se présente comme la plus importante organisation dédiée à la recherche agricole internationale, publie aujourd’hui un communiqué de presse sur la crise alimentaire . Le Directeur exécutif de cette Alliance, Emile Frison, note que – en dollars constant – l’investissement des pays riches dans ces recherches a grosso modo diminué de moitié entre 1980 et aujourd’hui. « La nouvelle révolution dans une agriculture durable a été mise au placard » selon lui, à cause de cette diminution des soutiens. Et c’est, d’après lui, l’un des nombreux facteurs qui contribuent à la crise actuelle.

Bien sûr, la note continue par un appel à un renouveau des investissements : donnez-nous plus d’argent et vous aurez les résultats nécessaires pour la solution du problème. Frison signale toutefois que cela devra se faire non pas en isolement, mais en collaboration avec tous un tas d’acteurs (entendez : y compris les agriculteurs) et un grand nombre de partenaires de recherche.

Mais pourquoi les investissements ont-ils diminué si le CGRAI est un aussi bon système de recherche ?

Quel a été l’impact des recherches du GCRAI sur ceux qui, aujourd’hui sont dans une situation critique ?

Autrement dit, s’il est évident que ce système de recherche a contribué à ce qu’on a appelé la « révolution verte » dans les années 1960-1980 et au développement agricole dans les pays émergents, quelles contributions importantes a-t-il eu sur l’agriculture familiale, sur les plus petits, les plus pauvres, ceux qui souffrent de la crise d’aujourd’hui ? C’est – au minimum – beaucoup moins évident, moins visible.

Autre question perfide : un système qui est depuis 20 ans incapable de réformer sa structure est-il capable de réformer ses recherches ? L’agriculture familiale africaine a besoin d’autre chose que d’une révolution verte à l’indienne. Quelle proportion de ce qui se fait aujourd’hui, dans ces 15 centres internationaux, est pertinente pour l’amélioration des conditions de vie des ruraux les plus défavorisés ?

Je me place dans la peau d’un donateur-investisseur : pourquoi devrais-je choisir de placer mon argent dans ce système plutôt que de le donner, directement, aux gouvernements du Sud pour qu’ils conduisent eux-mêmes les recherches nécessaires, en coopération avec les Cirad, INRA, Cemagref ou IRD de chez nous, et/ou avec d’autres universités en Europe ou en Amérique du Nord ?

Le communiqué de presse mentionne les recherches sur l’adaptation des plantes à la sécheresse comme un exemple de ce que fait le GCRAI pour aider les agriculteurs du Sud. Pas convainquant. Compte-tenu des investissements et des avancées du secteur privé dans ce domaine de recherche, qui sont sans commune mesure avec ce que fait le GCRAI, ne vaudrait-il pas mieux investir dans la négociation et l’obtention de licences humanitaires pour que les travaux du secteur privé puissent être utilisés librement au Sud ? Beaucoup plus tôt que si on attend les résultats du GCRAI.

Qu’il y ait besoin de réinvestir dans la recherche, aucun doute là-dessus. Mais on a besoin de nouvelles idées, de nouvelles énergies, de nouvelles collaborations. D’une meilleure coordination entre des efforts internationaux qui se chevauchent trop souvent. Peut-on espérer cela d’un vieux système qui cherche à assurer sa pérennité quand sa mission initiale était de former puis de passer le relais ? Quelle est la part d'innovation dans les recherches du GCRAI aujourd'hui?

mardi, 03 juin 2008

Crise alimentaire : un sommet et une profusion d’inepties

La crise alimentaire est de nouveau à la une des médias, en raison du sommet de Rome (3-5 juin) où se réunissent une cinquantaine de chefs d’Etat pour parler de l’urgent, du long-terme, et se mettre d’accord, comme toujours à minima, sur ce qu’il conviendrait de faire. Pas de quoi s’exciter beaucoup, les divergences, au départ du sommet, ne devraient pas permettre des avancées très significatives.

Un bel exemple de ces divergences – et inepties - est donné ce jour dans un article du Monde signé par Laetitia Clavreul. Il faut produire plus et vite, en effet, mais à quoi sert de regarder ce que pourraient faire les Etats-Unis, l’Europe de l’est, voire la France ?

Il faut produire plus là où les gens ont faim, pas ailleurs. Et surtout pas chez nous.

La deuxième ineptie qu’on entend dans tous les discours ou presque, c’est qu’il faut amener les agriculteurs du Sud à produire plus selon nos modèles. Même si on y met des formes, en parlant de durabilité, la seule chose que les politiques imaginent c’est une intensification de l’agriculture à coup d’engrais (aux prix inabordables pour les agriculteurs du Sud), d’irrigation (quel gouvernement a investi dans l’irrigation depuis 30 ans ?), de semences améliorées (produites où et par qui ?), etc. Une agriculture à la mode de chez nous savez-vous-planter-des-choux.

Les agricultures du Sud, ce n’est pas le Brésil des savanes (cerrados) et ses fermes de plusieurs milliers d’hectares. C’est d’abord une écrasante majorité de « petits » agriculteurs qui pratiquent une agriculture familiale diversifiée. C’est cette agriculture là qu’il faut aider, sans chercher à la révolutionner, c'est-à-dire sans chercher à la faire muter vers une agriculture « moderne », occidentale, non durable, qui pousserait des millions de personnes sans emploi vers des villes qui n’en peuvent plus.

L’agriculture familiale peut produire plus, elle peut être « modérément » intensifiée sans augmenter les risques pour des agriculteurs qui ne peuvent se permettre d’en prendre. Si l’agriculture familiale produit seulement une tonne de céréales à l’hectare, on n’a pas, en effet, besoin de la faire passer à produire 4 fois plus pour assurer l’autosuffisance alimentaire des zones concernées. Ce serait d’abord très difficile à faire, compte-tenu de l’état des sols et des autres stress environnementaux, et ce ne serait pas durable. Ce ne serait surtout pas nécessaire parce que personne ne saurait gérer les surplus ainsi créés.

De ce qui précède, il faut retenir que les agricultures du Sud peuvent et doivent produire ce dont les gens du Sud ont besoin. Il faut seulement que leurs dirigeants des pays concernés, avec leurs « amis » et partenaires du Nord, investissent là où il faut. Mais je ne vois pas, malheureusement, comment les politiques réunis à Rome pourraient se mettre d’accord sur quelque chose comme cela, compte-tenu des intérêts divergents en présence.

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