mercredi, 10 janvier 2007
Recherche au Sud : comment faire autrement ?
Il y a un vrai besoin de réflexion collective sur ce « comment faire autrement ». Ce qui suit n’est donc que la première petite contribution d’un individu ayant un peu d’expérience. Mais les expériences sont multiples et, surtout, cette réflexion collective devrait bénéficier des apports des acteurs du Sud, comme ces personnes avec qui j’ai eu la chance de discuter à Washington dans le cadre d’un forum des acteurs lui-même partie de l’assemblée générale du GCRAI (voir mes notes sur les GCRAI – 1 et 2). Eux ont une expérience indispensable à la réflexion collective que j’appelle de mes vœux (c’est la saison, non ?).
Je leur écris – du moins à ceux dont j’ai gardé l’adresse – pour leur demander de continuer ici ce dialogue commencé au cours d’une matinée dans la capitale américaine. J’espère qu’ils répondront, sachant que tous n’ont pas chez eux la qualité d’accès à Internet que nous avons ici.
J’ai vu, au cours des dernières années, plusieurs enquêtes être menées par des organismes nationaux ou internationaux pour savoir quelles étaient les attentes. Ce genre d’enquête est essentiellement un alibi. Après l’enquête, on peut dire « nous avons interrogé nos partenaires du Sud » ou « nous sommes à l’écoute de la demande », etc. Et puis on oublie tout cela pendant des années et tout continue, plus ou moins, comme avant.
Ce qui fonctionne vraiment bien se passe sur le terrain, là où les chercheurs et les acteurs du développement sont au contact, en continu, apprennent à se connaître, s’estiment et se respectent. C’est le caractère continu du dialogue qui est important. C’est lui qui permet de corriger peu à peu les (dis)fonctionnements pour qu’ensemble on puisse atteindre les objectifs fixés à la satisfaction de tous.
La question alors, c’est comment faire quand on n’est pas ensemble sur le terrain à travailler au sein d’un même projet ? Comment faire pour que la recherche qui est faite en amont, en France par exemple et à Montpellier en particulier, soit une recherche pertinente et intégrée dans une chaîne recherche-développement qui ait à la fin des produits utiles, utilisables et utilisés ?
Toutes les idées sont les bienvenues.
13:47 Publié dans POURQUOI ? | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, développement
samedi, 29 avril 2006
Rappel (nécessaire) du POURQUOI
Noël 2004 : le monde a oublié ses petits problèmes personnels pour un grand élan de solidarité en faveur des victimes du tsunami. Vous avez contribué, j’ai contribué. Très bien.
Chaque année, dans ce qu’il ne faut plus appeler l’Afrique noire mais l’Afrique sub-saharienne, il y a cinq tsunamis. Ou leur équivalent. Et les victimes ne sont ni des adultes, ni des touristes. Il s’agit d’enfants de moins de cinq ans. Chaque année le nombre de petits enfants noirs qui meurent, en Afrique, de malnutrition (ou de la malnutrition de leur mère), est équivalent à cinq tsunamis. Vous n’avez pas contribué, moi non plus. Pourquoi ?
La pauvreté, on dit que c’est très compliqué. Ou bien on dit que c’est la faute à la corruption. Ou bien on dit que c’est la faute à la sécheresse. Ou bien on dit que c’est la faute à pas de chance. On dit n’importe quoi.
Le tsunami de 2004 était une catastrophe inévitable.
Les tsunamis annuels en Afrique constituent une catastrophe cinq fois plus grande, mais parfaitement évitable.
La pauvreté, en Afrique, peut être éliminée.
Chacun peut y contribuer, de différentes manières.
Sur ce blog, je ne m’occupe que de la contribution de la recherche. On la minimise ou – le plus souvent – on l’ignore. Ce que la recherche a fait et continue de faire… cela pourrait constituer un livre de belles histoires en dix volumes ou une série d’émissions télévisées comme celles de Nicolas Hulot sur l’environnement. Si vous saviez ce que la recherche fait et peut faire, autrement dit s’il y avait plus de communication sur ce sujet, peut-être quelques uns parmi nos politiques commenceraient-ils à regarder plus loin que le bout de leur nez et plus loin que les mesures purement hexagonales au « traitement » de l’immigration.
La pauvreté ne disparaît pas parce qu’on la cache derrière des murs aux frontières.
La France s’est engagée, avec d’autres, à adopter une politique responsable et solidaire pour aider les pauvres à sortir de la pauvreté.
La France ne respecte pas ses engagements.
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vendredi, 21 avril 2006
Rideau
Je participais, hier et avant-hier, à une réunion de concertation sur les collaborations entre un centre international de recherche agricole, l’ICRISAT, spécialisé dans l'agriculture des zones semi-arides, et les organismes français dédiés à la recherche pour le développement. L’ICRISAT a son siège en Inde, mais travaille de plus en plus en Afrique.
Dans ce genre de réunion, des chercheurs français qui travaillent dans des domaines d’intérêt pour les visiteurs viennent exposer leurs travaux, les visiteurs font de même, puis on discute de ce qu’on fait ensemble et/ou de ce qu’on pourrait faire ensemble demain.
Le Comité national d’évaluation de la recherche (CNER) a publié un rapport, l’an passé, qui recommandait fortement d’augmenter nos collaborations avec les centres internationaux de recherche agricole. Pour avoir travaillé dans l’un d’entre eux pendant dix ans, et être aujourd’hui à la veille de prendre la présidence d’un autre (ce sera fait le mois prochain), je suis totalement convaincu du bien fondé de la recommandation. Et j’essaie, dans la mesure de mes moyens, de convaincre les jeunes chercheurs que je rencontre de l’intérêt pour eux qu’il y a à collaborer avec ces centres internationaux. Grosso modo, et pour faire court, travailler avec eux cela veut dire produire des résultats qui servent à quelque chose d’utile en matière de réduction de la pauvreté et de développement au Sud. Cela veut dire aussi gagner en reconnaissance internationale et en visibilité.
La réunion des deux derniers jours était donc intéressante et importante à mes yeux. Ses résultats, toutefois, n’ont pas été tout à fait à la hauteur de mes espérances. La nuit portant conseil, je me réveille ce matin en me disant qu’il était sans doute impossible d’espérer mieux.
Le chef de la délégation de l’ICRISAT, invité à donner son avis après les présentations françaises, a plusieurs fois donné des réponses diplomatiques qui pourraient se résumer en questions du style : « et alors ? » ou, autrement dit : « très bien, mais ce que vous faites, ça sert à quoi ? » ou, autrement dit : « en quoi cela peut-il être utile pour les agriculteurs pauvres qu’on veut aider ? » ou « qu’est-ce qu’on en fait, de vos résultats ? ». Comme je l’ai dit, très diplomatique, notre visiteur n’a pas été si loin, mais je me suis senti fortement mal à l’aise.
Nos deux organismes dédiés ont une lettre en commun, à la fin de leurs acronymes. Un « D » qui veut dire « développement ». Ce sont deux organismes de recherche qui travaillent pour le développement dans les pays du Sud. Ils sont donc sensés produire des connaissances utiles et utilisables pour les pays du Sud. Qui en ont un grand besoin et sont demandeurs. Le problème, c’est que la France d’aujourd’hui nie l’existence de ce besoin spécifique : il n’y a qu’une recherche, qui s’évalue par les publications dans des revues scientifiques de qualité internationale. Pas par la pertinence, le caractère utile et utilisable de la recherche. Les jeunes chercheurs de nos organismes, même avec un « D », sont donc poussés à publier avant toute chose. Et ce qui se publie, dans ces journaux prestigieux, c’est de la science pure – les gènes, c’est bien, la terre c’est sale – donc pas de la recherche pour les pauvres.
Et donc, peu à peu, nous avons de moins en moins de chercheurs qui font du terrain, qui passent des années au Sud à comprendre les problèmes, les besoins, et à les traduire en questions pour la recherche… peu à peu nous avons de moins en moins de recherche qui produise des résultats utiles et utilisables au Sud.
C’est une volonté politique. Les ministères de notre gouvernement ont mis en place toutes les conditions favorables à la disparition de cette recherche, qu’on nous envie pourtant ailleurs. On continue d’entendre de beaux discours, de temps à autre, mais la vérité est que nous n’avons sans doute plus les moyens de maintenir cette recherche française solidaire. Il faut se rendre à l’évidence. Ce n’est pas seulement l’Algérie de Bouteflica qui a aujourd’hui plus de relations avec les Etats-Unis qu’avec la France. Ce sont tous les pays africains ou presque. Tout ce qui se fait aujourd’hui d’important en Afrique, en matière de recherche et de développement, se fait avec des billets verts. Et de fortes contraintes, comme celle d’être obligé d’acheter les surplus agricoles américains en échange de l’aide sonnante et trébuchante. Mais qui s’en soucie encore ? La France de la solidarité disparaît en même temps que notre économie devient l’économie d’une équipe de deuxième division. Nous sommes très près de la relégation en L2 et nous ne pourrons donc plus maintenir notre train de vie pour très longtemps encore. La recherche pour le développement, la recherche contre la pauvreté au Sud, c’est devenu un luxe inutile. Rideau.
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vendredi, 20 janvier 2006
POURQUOI (bis)
Le discours aujourd’hui, en France, dans le domaine de recherche concerné par ce blog, consiste grosso modo à dire que ce domaine n’existe pas ! Comme je crois que je n’ai pas été très clair hier, je vais essayer d’expliquer un peu mieux…
Les technologies et les produits de ces technologies développées pour des agricultures comme la notre, où qui lui ressemblent, sont totalement inadaptées chez les Maléna, Dorothée et autres Gee Her de mes histoires.
Si on ne fait pas une recherche spécifique pour améliorer les performances et les revenus des petits agriculteurs du Sud, ils devront se contenter de ce qui est fait pour les autres, qui vivent dans d’autres milieux avec d’autres moyens. Ils ne s’en sortiront pas. On a déjà essayé – c’est ce qui s’est appelé la révolution verte - et cela a été un fiasco.
Parce que les petits agriculteurs chez nous constituent une espèce en voie de disparition, les beaux penseurs disent que la même évolution se produira au Sud. Les plus performants, qui sont aussi les plus aidés finiront par produire pour tous et les petits disparaîtront peu à peu. Faire de la recherche spécifiquement pour améliorer des systèmes peu performants appelés à disparaître, il est facile de dire que c’est une perte de temps.
Oui mais voilà, le Sud n’est pas le Nord, et la très grande majorité de ceux qui se font les avocats de la disparition d’une recherche spécifique n’ont jamais vécu au Sud, n’y passent qu’en touriste ou visiteur pour quelques jours et en reviennent avec des certitudes qui ne correspondent à aucune réalité. Le Sud n’est pas le Nord parce que le développement industriel n’est pas là pour absorber la main d’œuvre agricole en surplus. Pour tous les gouvernements des pays du Sud dont les mégapoles débordent déjà sans que les emplois urbains suivent, il faut que les ruraux restent dans les campagnes. On ne peut pas, humainement, demander à qui que soit de rester dans la misère. Il faut donc, impérativement, que ces familles rurales améliorent leurs conditions de vie là où ils sont. Bien sûr cela demande une politique nationale qui favorise cette évolution. Mais cela suppose aussi que l’on dispose de produits et de technologies développées pour des agricultures comme la leur.
Notre recherche agricole nationale, qui prétend aujourd’hui être capable de s’occuper du Sud aussi bien qu’elle s’est occupée de l’hexagone, a été centrée trop longtemps sur les productions intensives, c'est-à-dire sur un système totalement artificiel dans lequel on modifie le milieu pour l’adapter à la super plante issue de la sélection (on a même un temps parlé d’idéotype, traduisez « la plante idéale »). La recherche pour les petits agriculteurs du Sud doit être à 180°. Il faut produire des plantes adaptées à l’environnement existant qui participent de systèmes "agroécologiques", avec rotation, cultures alternées et autres semis directs, permettant de gérer les ressources naturelles de façon optimale – parce qu’il n’est pas question que les pauvres achètent massivement des engrais dans un avenir proche ni lointain. Les plantes tolérantes à la sécheresse, résistantes aux insectes, fixatrices d’azote atmosphérique, la « culture » de l’eau, rien de tout cela n’existe sans recherches spécifiques. Qui travaille sur l’extraordinaire diversité des variétés paysannes, en dehors des organismes de recherche spécifique ? Qui travaille avec les agricultrices pour être sûr que les produits de la recherche, correspondant bien à leurs besoins, seront effectivement adoptés ? Seulement la recherche spécifique.
Et bien sûr cela ne veut pas dire qu’il faut créer un « ghetto » de chercheurs spécialisés, le mot étant brandi (pour preuve que la spécificité de cette recherche est un crime) par tous ceux qui ne rêvent que d’hégémonie. Les chercheurs qui travaillent pour le Sud travaillent nécessairement en partenariat. A l’opposé du fonctionnement en ghetto d’un nombre significatif d’agronomes hexagonaux, on peut dire qu’ils ont même la culture du partenariat comme mode de fonctionnement essentiel. Et beaucoup de ces spécialistes qui travaillent en France font partie d’unités « mixtes », pluri institutionnelles, liant recherche de pointe à recherche spécifique et formation. Le glaive du ghetto brandi par les agronomes hexagonaux, « c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! »
On ne gagnera donc rien à poursuivre l’intégration de la recherche qui combat la pauvreté au-delà de ce qu’elle est déjà, dans les faits, au niveau des équipes. On sait, par contre, que les fusions institutionnelles, et on l’a bien vu chez nos voisins européens, amènent une concentration qui ne profite qu’aux plus forts. Ceux qui y perdront ne seront pas les chercheurs, qui sont assez intelligents pour s’adapter très vite. Ce seront les pauvres, pour lesquels on fait déjà si peu.
IL FAUT SAUVER LA RECHERCHE POUR LE DEVELOPPEMENT QUE LE GOUVERNEMENT VEUT FAIRE DISPARAITRE!
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vendredi, 25 novembre 2005
POURQUOI ?

Il faut s'en occuper sérieusement. Les médias ne cessent de nous parler des problèmes liés à l'immigration. Il y a ces articles sur ces gens désespérés qui cherchent à entrer en Europe par tous les moyens. Ceux sur ces malheureux qui vivent, chez nous, une vrai galère. Et puis les déclarations des politiques qui multiplient les belles promesses et/ou construisent des barrières pour transformer notre continent en forteresse imprenable. Où entend-on parler d'aller là-bas, au Sud, attaquer le problème à la racine? Toute autre solution, pourtant n'est qu'un palliatif. On essaie de soigner un symptome, pas le mal. Et les symptomes se multiplient, inexorablement, parce que la population africaine continue de croitre rapidement et la pauvreté ne diminue pas, au contraire.
Ce n'est pas notre problème ? Si. Et pas seulement à cause des risques d'immigration galopante. L'Afrique est toute proche. Et elle exporte de plus en plus ses problèmes, tous ses problèmes. Combien de nos maladies d'aujourd'hui sont venues du Sud? Le réchauffement climatique, la multiplication des échanges ne vont pas diminuer cette tendance.
Il y a déjà beaucoup de gens qui s'en occupent. C'est vrai. Il y a heureusement beaucoup de gens qui croient à la solidarité et qui se sont déjà engagés. Beaucoup d'ONG notamment. Mais le problème ne disparait pas, bien au contraire. Il faut faire plus et mieux. Coordonner les efforts. Passer à la vitesse supérieure.
Dans les pays d'Afrique, au Sud du Sahara, 70 à 90% des pauvres sont des ruraux. Des personnes qui tentent de survivre, à la campagne, d'une agriculture qui produit trop peu et quelquefois pas du tout. Des personnes qui doivent rester à la campagne parce que les villes n'ont rien à leur offrir. Et qui doivent y vivre mieux.
La pauvreté est loin d'être seulement une question de recherche, mais la recherche peut aider les pauvres.
On a vite oublié ces gigantesque famines qu'on nous prédisait, en Chine et en Inde. Parce que les agricultures de ces deux pays ont fait leur "révolution verte", grace à la recherche. Les productions agricoles devenues suffisantes, ces pays ont commencé un développement technologique et industriel que l'on admire aujourd'hui. Mais l'Afrique est restée à côté de ces progrès, comme tous les régions les plus pauvres, en Amérique latine ou dans le sud asiatique.
La recherche peut faire beaucoup pour les agriculteurs les plus pauvres, où qu'ils se trouvent. Mais comme pour toute action d'envergure - ce qui est indispensable aujourd'hui - il faut travailler avec les autres, de manière coordonnée. Pas chacun de son côté, sans tenir compte de ce que font les autres. Dans la recherche qui combat la pauvreté agricole au Sud, la France est un des grands acteurs. Notre pays a deux instituts spécialisés, le Cirad et l'IRD. Mais nous ne savons pas encore coordonner nos efforts avec les autres. Quand il faudrait développer des stratégies complémentaires, ensemble, à l'échelle du continent africain ou de sous régions (Afrique de l'ouest, Afrique de l'Est...), nous continuons de bricoler des plans franco-français et de privilégier les relations bilatérales du type France-Mali ou France-Gabon.
Il y a d'autres grands acteurs. Nous les ignorons largement (l'arrogance française?) au lieu de développer une stratégie globale, efficace avec eux.
Notre stratégie de recherche est à revoir.
Mais d'abord, c'est de l'importance de la recherche pour les agricultures du Sud dont il faut parler. Les notes suivantes essaieront de donner quelques exemples de recherche en cours. Chez nous, on ne parle plus que de la recherche "qui rapporte", la recherche pour NOTRE développement industriel. Il y a une autre recherche, dont personne ne vous parle. Une recherche solidaire. Il faut la soutenir. Il faut l'encourager. D'abord, il faut la faire connaître. Je vais essayer d'apporter ma petite contribution en ce sens.
Pirouli
(photo: ingéniosité africaine, 2005)
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