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jeudi, 28 août 2008

La faim et la pauvreté n’augmentent plus qu’en Afrique, un continent qui a pourtant été l’un des plus riches berceaux de l’agriculture mondiale

Les agriculteurs du monde, depuis 10000 ans, ont domestiqué et cultivé quelque 7000 espèces de plantes. Si on estime aujourd’hui qu’environ 150 d’entre elles sont encore en culture, trois seulement d’entre elles – le blé, le riz et le maïs – fournissent 50% de l’alimentation de la planète et constituent la nourriture de base de quelque quatre milliards de personnes. C’est dire combien la modernisation de l’agriculture s’est accompagnée d’une baisse (et souvent d’une perte) de diversité. Encore aujourd’hui, la philosophie dominante et presque exclusive, au moins au niveau des organisations internationales et des grands bailleurs, est que l’augmentation des productions agricoles au Sud, défi et impératif de notre siècle, doit se faire partout et essentiellement au travers de la promotion de la culture intensive de variétés de blé, de riz, ou de maïs plus adaptées, plus tolérantes, plus productives. Des sommes astronomiques sont donc investies dans la recherche sur ces plantes, qui confinent à l’absurde quand on sait, par exemple, combien le maïs est exigeant en eau et en fertilité des sols.

Les exceptions à la règle semblent presque anecdotiques, voire carrément folkloriques. Aujourd’hui l’Afrique se nourrit essentiellement de maïs, de riz et de blé, toutes plantes originaires d’autres parties du monde, et une énorme proportion de ce qui est consommé doit être importée parce que les marchés internationaux sont totalement pollués – les prix faussés - par des subventions agricoles au nord qui découragent les investissements et la culture au sud, mais aussi parce que ces grandes cultures sont inadaptées aux conditions, souvent extrêmes, de la majorité des fermes des pays tropicaux. L’exemple de l’Afrique est particulièrement frappant parce qu’on voit que la faim et la pauvreté ne progressent plus que sur ce continent alors qu’il a été l’un des plus riches berceaux de l’agriculture mondiale. Aucun continent, notamment, n’a donné le jour à autant de graminées (céréales) comestibles.

Si tout le monde chez nous connaît le sorgho ou en a entendu parler, en particulier parce qu’on peut en cultiver en France, peu connaissent le mil, qui a besoin de 3 à 4 fois moins d’eau que le maïs pour pousser. Et si tout le monde sait que le riz vient d’Asie, bien peu savent que le riz africain (beaucoup plus gouteux que le riz chinois ou japonais) et les produits récents de son hybridation avec le riz asiatique, sont également cultivés un peu partout dans l’Afrique sub-saharienne.

Mais il y a plus, beaucoup plus. Le programme international sur les ressources végétales de l’Afrique tropicale (PROTA, www.prota.org) recense une vingtaine d’autres céréales africaines, la plupart de celles-là complètement inconnues ou oubliées. Plusieurs d’entre elles sont décrites comme des plantes « de disette ». Quand les greniers sont vides, que rien ne produit plus dans les champs, ces plantes sont encore là, avec leurs grains, dans les friches environnantes. Et ce sont elles qui permettent aux plus pauvres, dans les zones rurales, de « faire la soudure » jusqu’à la prochaine récolte de mil, de sorgho ou de maïs. Ces plantes ont été repérées, depuis très longtemps, par les botanistes-explorateurs de l’Afrique tropicale, qui ont tous, les uns après les autres, répété en vain que la recherche devrait s’y intéresser. Les organismes de recherche et leurs bailleurs ont préféré se concentrer sur les grandes cultures, qui permettaient d’espérer un impact rapide et conséquent, et sur lesquelles on avait déjà accumulé d’énormes connaissances.

Les temps ont changé. Les grandes cultures ont donné ce qu’elles pouvaient, souvent en épuisant les ressources en eau ou en sol. On voudrait aujourd’hui qu’elles produisent encore plus, avec un peu moins de tout : les surfaces cultivables diminuent, les réserves en eau s’épuisent et le pourcentage de l’eau qui sert à l’agriculture devra diminuer, les produits agro-chimiques deviennent de plus en plus chers parce que liés au prix du pétrole et sont de moins en moins acceptables et acceptés quand leurs effets secondaires touchent l’environnement ou la santé. Bref, on ne parviendra pas, au Sud en général et en particulier en Afrique, à répondre à la demande alimentaire sans s’attaquer à la production des zones dites marginales, là ou blé, maïs ou riz sont inadaptés.

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Photo ci-dessus: L'une des rares exceptions à la règle, le fonio (Digitaria exilis) a été collecté par l'IRD - une collection est conservée à Montpellier - et a fait l'objet de diverses recherches.

La plupart des céréales oubliées n’ont fait l’objet d’aucun investissement en recherche. Le tableau 1, qui liste les céréales oubliées africaines, montre que très peu d’entre elles ont été collectées par un organisme ou un autre. Des 20 plantes de cette liste, à peine quatre ont fait l’objet de collectes sérieuses qui se traduisent aujourd’hui par la disponibilité, pour de nouvelles recherches, d’une diversité représentative de la diversité existant dans la nature. Il est difficile, pour qui n’est pas familier avec la diversité des graminées, de s’imaginer de quoi il s’agit. On fait du pain avec du blé. Et c’est toujours la même farine qui arrive chez votre boulanger. Le Centre international d’amélioration du maïs et du blé, qui a la charge de conserver la collection mondiale de blés, conserve pourtant des grains … de 123.000 variétés de blé et d’espèces apparentées au blé. Et le succès du blé dans le monde vient, pour une très large part, de ce que les sélectionneurs ont pu puiser, au cours des 40 dernières années, dans cet immense réservoir de diversité, pour trouver des solutions, par exemple, à tous les problèmes parasitaires que les blés pouvaient rencontrer partout où ils étaient cultivés.

Pour les céréales oubliées, il n’y a le plus souvent aucune collection disponible, ou bien le nombre de variétés disponibles se compte sur les doigts d’une main. Aucune recherche, aucune avancée n’est possible sur cette base. Si PROTA évoque, pour telle ou telle espèce, des qualités nutritives « particulièrement intéressantes », c’est généralement sur la base d’une interview, pas sur la base d’une analyse chimique détaillée réalisée sur un grand nombre d’échantillons. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas, chez ces plantes, des types particulièrement nutritifs. On n’en sait rien. De même qu’on ne sait rien de leur potentiel en soi, autrement dit de ce qu’elles pourraient produire – en quantité - si on investissait un minimum dans ces espèces. On observe simplement que ces plantes poussent dans des conditions extrêmes, et c’est déjà beaucoup pour justifier un nouvel effort.

Les recherches menées sur les céréales les plus importantes, dans le domaine de la génomique, ont montré en effet que toutes les graminées partageaient en grande partie le même génome, comme frères et sœurs d’une même famille. Les connaissances acquises sur l’une (le riz essentiellement, son génome étant plus simple que celui du blé ou du maïs) pouvaient être utiles et utilisables pour les autres. Pour être un tout petit peu plus précis, disons qu’il y a une grande probabilité pour qu’une séquence qui, chez le sorgho, contribue à la tolérance à la sécheresse de la plante, se retrouve, à de petites variations près, dans les autres graminées et notamment chez le maïs. Et si on la retrouve, en examinant cette séquence sur les quelque 17000 variétés de maïs conservées au CIMMYT, peut-être en trouvera-t-on une ou plusieurs, qui auront une forme proche de celle du sorgho, faisant de la plante qui la porte un bon « donneur » d’une caractéristique que les formes aujourd’hui cultivées n’ont pas. Et qu’on n’avait pas détecté jusque là faute d’avoir les technologies pour le faire, cette plante n’exprimant rien d’intéressant par ailleurs et n’ayant jamais été sélectionnée. On pourra l’utiliser dans des hybridations pour produire une nouvelle variété plus résistante.

Si les céréales oubliées résistent à des environnement extrêmes, elles peuvent révéler des séquences d’ADN ou des combinaisons de séquences qu’un maïs, au cours de son évolution, n’a jamais su créer – sans doute parce que dans son milieu naturel il n’en avait pas besoin – et que les chercheurs jusqu’ici n’ont pas su inventer. Autrement dit un intérêt renouvelé pour ces plantes oubliées pourrait avoir de multiples retombées :
• Conduire à la découverte d’une nouvelle diversité sur laquelle construire une amélioration de la production de ces céréales oubliées, en quantité et qualité, pour venir complémenter les productions existantes, de blé, de riz ou de maïs, réalisées sur les terres les plus favorables en collaborations avec les agriculteurs des zones concernées;
• Ouvrir à la recherche de nouvelles voies pour comprendre l’adaptation aux stress et pouvoir mieux l’utiliser, l’améliorer, chez les autres espèces de grande culture.

Potentiellement, l’amélioration des céréales oubliées, après avoir contribuer à augmenter l’autosuffisance alimentaire des populations les plus démunies, pourrait aussi conduire à leur ouvrir de nouveaux marchés, vers les pays et les populations du Nord qui peuvent s’offrir le luxe d’une plus grande diversité alimentaire et qui sont en recherche de nouvelles céréales et de nouveaux produits transformés.

Je sais que la recherche agricole internationale (et tout particulièrement le GCRAI) ne s’est jamais intéressé à ces plantes sinon à la marge, et considère que l’argent de la recherche est mieux utilisé ailleurs. Si les africains le souhaitent, on peut aujourd’hui donner une nouvelle chance aux céréales africaines. Je fais le pari qu’il est possible de doubler la production de certaines d’entre elles, qui poussent et produisent quand plus aucune des plantes étudiées par le GCRAI ne donne plus rien. Je fais le pari qu’elles contiennent, dans leurs gènes, des séquences qu’aucune autre plante, parmi celles étudiées par le GCRAI, ne possède sous une forme identique, et qu’elles peuvent en conséquence nous apprendre beaucoup sur les mécanismes d’adaptation et contribuer à préparer bien des cultures au futur des changements climatiques annoncés. Elles peuvent être un formidable outil de formation et de reconnaissance internationale pour les jeunes chercheurs africains. Elles peuvent sans doute et surtout, apporter une contribution loin d’être négligeable, comme aujourd’hui, au défi de l’alimentation an Afrique tropicale.

Tableau 1. 20 céréales africaines oubliées: noms latins, noms vernaculaires, origine, collections existantes (entre parenthèse le nombre de variétés conservées) - d'après PROTA volume 1: céréales et légumes secs (2006)

Avena abyssinica, avoine d'Abyssinie, Erythrée-Ethiopie-Yemen, US (241) UK (65)

Brachiaria deflexa, gros fonio, du cap vert à la Somalie et au Sud jusqu'en Afrique du Sud, Colombie (16)

Cenchrus biflorus, cram-cram, toute l'Afrique tropicale, Kenya (10)

Cenchrus prieurii, n.c., toute l'Afrique tropicale, Australie (3) UK (2)

Digitaria exilis, finio, Afrique de l'ouest, France (400)

Digitaria iburua, fonio noir, Afrique de l'ouest et centrale, n.c.

Echinochloa obtusiflora, n.c., Niger-Nigeria-Cameroun-Soudan, n.c.

Echinochloa stagnina, bourgou, toute l'Afrique tropicale, Kenya (9)

Eleusine coracana, eleusine, Afrique de l'est, Afrique du Sud (2800)

Eragrostis aethiopica, n.c., de l'Erythrée à l'Afrique du Sud, n.c.

Eragrostis annulata, eragrostis annelé, Angola-Namibie-Botswana-Afrique du Sud, Afrique du Sud (2)

Eragrostis nindensis, eragrostis vivace, Congo-Tanzanie jusqu'en Afrique du Sud, Kenya (3)

Eragrostis plana, eragrostis d'Afrique du Sud, Malawi-Zambie-Zimbabwe-Mozambique-Afrique du Sud-Lesotho-Swaziland, US (3)

Eragrostis tef, tef, nord de l'Ethiopie, Ethiopie (4000) Brésil (400)

Panicum kalaharense, n.c., Zambie-Namibie-Botswana-Zimbabwe-Mozambique-Afrique du Sud, Kenya (3)

Panicum laetum, fonio sauvage, de la Mauritanie à l'Erythrée, Kenya (25)

Panicum turgidum, n.c., de la Mauritanie à l'Erythrée, Kenya (42)

Sporobolus fimbratus, n.c., du Soudan à l'Afrique du Sud, US (47) Kenya (21)

Sporobolus panicoides, n.c., du Soudan à l'Afrique du Sud, n.c.

Urochloa mosambicensis, n.c., du kenya à l'Afrique du Sud, Australie (73) Kenya (7)

n.c.: non connu

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