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mercredi, 23 juillet 2008

une nouvelle agriculture exige un renouveau de la sélection variétale

Dans un article paru le 11 juillet, écrit par Yves Miserey, Le Figaro mettait l’accent sur la publication d’une expertise collective de l’INRA qui recommande des changements importants et rapides dans notre agriculture. Comme le remarquait un lecteur, cette expertise, qui pour l’essentiel enfonce nombre de portes ouvertes, n’était peut-être pas une dépense très utile.

«L'agriculture intensive s'est construite après la Seconde Guerre mondiale en s'affranchissant de la biodiversité. La vision s'est focalisée sur les flux de matières (engrais, traitements phytosanitaires) et on a oublié la composante biologique», expliquait dans cet article Xavier Le Roux, le chercheur de l'Inra qui a piloté l'expertise.

Oui et non. On a oublié l’environnement, mais on s’est surtout focalisé sur la variété productive répondant bien aux intrants chimiques (« les flux de matières »). Les années 1960, c’est l’essor de l’amélioration des plantes, l’arrivée des variétés hybrides, les plantes-miracles et autres plantes idéales (ou « idéotypes ») capables, en parcelle, de produire beaucoup plus que tout ce qu’on avait avant-guerre.

L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit. Il s’agissait de produire de nouvelles plantes performantes pour ensuite adapter l’environnement à ces plantes, « pour qu’elles expriment tout leur potentiel », à coups de produits chimiques – engrais, pesticides, herbicides - et d'irrigation. L’environnement, modifié, au service de la plante. La durabilité n’était pas prise en compte, les ressources sont inépuisables, dans les esprits au moins, à l’époque.

Rivières polluées, sols dégradés, environnement et biodiversité affectés, la pression de l’opinion a fait surgir le concept de développement durable et fait évoluer la recherche. Action, réaction. Comme toujours, beaucoup sont passés d’un extrême à l’autre. D’une agriculture productiviste à d’autres agricultures aux noms divers (biologique, raisonnée, etc.) qui ont toutes leurs qualités et leurs défauts.

Dans les discours – malheureusement seulement dans les discours – on nous dit aujourd’hui, à l’INRA comme ailleurs, qu’il faut « intégrer ». Mot magique, l’intégration, c’est à la fois le dialogue entre l’agriculture et l’environnement, entre le chercheur généticien et celui qui s’occupe de sol et/ou de diversité, et/ou d’économie, entre la recherche et le développement, entre le chercheur et l’agriculteur, etc. L’intégration, c’est du bon sens, mais c’est aussi et surtout quelque chose qu’on ne sait pas pratiquer parce qu’on n’y a pas été préparé.

Parlons donc de formation. L’amélioration des plantes, c’est ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, disais-je. A l’université – en France – cela veut dire : sans aucun cours d’agronomie. Sans cours sur l’interaction agriculture-environnement. Quand je parlais écologie, mon professeur de génétique me répondait : « soyez sérieux ! ». Sans cours d’économie. Les marchés, ce n’est pas important sur les décisions qui se prennent en matière de variétés à créer ? L’agriculteur, son savoir, son social, sa technologie, ça ne compte pas non plus ? L’amélioration des plantes, c’était et c’est encore aujourd’hui, une affaire de généticiens. Certes il faut connaître la génétique pour savoir quelle plante croiser avec quelle plante et quels résultats espérer pour l'amélioration, le transfert ou la conservation, chez les nouvelles plantes ou variétés produites, des caractéristiques agronomiques d’intérêt. Le petit pois dur comme un caillou ou la pêche qui n’a plus aucun goût se vendront mal. Mais le maïs hybride qui produit 5 tonnes sur la station expérimentale, c’est quel agriculteur qui va l’utiliser ? Où ? Comment ? Pour le vendre sur quel marché ?

On peut modifier l’environnement pour optimiser la production, et ce n’est pas durable. On peut modifier l’environnement autrement, pour la durabilité, et ensuite –seulement ensuite quand on sait ce qu’est, en un endroit donné, « l’optimum durable », demander au généticien de produire les variétés les plus adaptées à cet optimum, dans les espèces les plus aptes à optimiser cet optimum environnemental.

Mais qui produit des nouvelles variétés aujourd’hui « pour un environnement » ?
Et qui produit ces nouvelles variétés « pour un environnement durable » ?
Et qui forme les nouveaux « améliorateurs » aux concepts de développement durable et leur apprend à travailler avec des socio-économistes ou des spécialistes de l’environnement ?

Une nouvelle amélioration des plantes pour une nouvelle agriculture qui se développe en harmonie et équilibre avec l’environnement, c’est possible. Partout.

Je l’ai déjà dit ici plusieurs fois : même les plus pauvres parmi les agriculteurs, les plus pauvres des pays du Sud n’ont pas besoin de faire pousser des maïs hybrides produisant 5 tonnes sur la station expérimentale. Contrairement à ce que dit mon collègue de l’INRA, on est toujours parti et on continue de partir de la composante biologique, la variété-miracle, quand on propose des solutions. Il faut d’abord savoir, en chaque endroit, quel est l’optimum agro-environnemental réalisable et durable : ce sol pauvre, peut-on l’améliorer et comment ? L’approvisionnement en eau, peut-on l’améliorer et comment ? Qu’adviendra-t-il de la récolte après la récolte ? Faudra-t-il stocker ? Faire voyager le produit ? Le transformer sur place ? Etc. Toutes les réponses à ces questions, et d’autres, doivent être obtenues AVANT que le généticien se précipite sur ce qu’il sait faire. Si ici la seule chose nécessaire et possible est d’apporter de l’engrais, de quel engrais disposera-t-on ? A quel prix ? Sera-t-il encore rentable, ici, dans ces conditions, de faire pousser une plante alimentaire qui se vend trop bon marché ? Ou devra-ton favoriser des plantes « de rente », comme des fruits, des légumes, des fleurs si on est près de la ville, du marché ou de l’aéroport, ou bien des plantes qui peuvent se transformer loin de la ville en produits qui pourront être transportés sans risque vers l’usine ou le marché.

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(La variété Tanzania-1 lancée au Brésil et aujourd'hui cultivée un peu partout en Amérique latine et en Asie.)

Ce que j’ai appris à l’université quand j’étais petit, je l’ai mis en pratique en arrivant dans mon premier laboratoire, en Côte d’Ivoire. Nous étions en 1972. Avec mes collègues, nous avons produit des plantes extraordinaires. On en a parlé dans la presse locale : « des fourrages produisant quatre fois que les meilleurs fourrages européens ! ». Personne ou presque ne les a jamais utilisés, et surtout pas en Côte d’Ivoire. J’ai appris – sur le tas – que ce dont ces plantes avaient besoin (forte fertilité des sols et irrigation, gestion des animaux en rotation sur les parcelles), personne parmi les exploitants locaux ne pouvait l’assurer. Je suis parti au Brésil où c’était à peine mieux. Mais je suis parti avec 400 types de fourrage, et dans cette diversité j’en ai trouvé quelques uns parfaitement adaptés aux conditions locales d’utilisation, qui produisaient beaucoup plus que les variétés connues jusque là. Et le comble pour un généticien, c’est que j’ai fini par dire à mes collègues brésiliens qu’ils n’avaient pas besoin de la génétique pour produire une vraie révolution dans leur élevage. Il leur suffisait de faire quelques essais agronomiques, dans des environnements diversifiés, et puiser, dans la biodiversité disponible, les plantes répondant le mieux et le plus durablement possible à leurs besoins. On a fini ainsi par identifier quelques plantes qui restaient vertes, années après années, sur des parcelles non fertilisées et arrosées seulement par l’eau du ciel.

Pourquoi ai-je appris tout ce que je sais après l'université?
Aujourd'hui on peut inventer une autre formation en amélioration des plantes, pluridisciplinaire. Et infiniment plus pertinente.