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samedi, 07 juin 2008

Science et société (3): en avant le dialogue!

Les institutions de recherche et les chercheurs communiquent peu ou mal, c’est une évidence, même si les responsables de ces institutions disent le contraire. La communication est un vrai métier qui requiert une vraie formation spécialisée. On ne devient pas un bon communiquant par hasard ou parce qu’on est seulement « doué ». La communication est a été, pendant trop longtemps, négligée par les responsables des institutions de recherche. Les chercheurs ne reçoivent aucune formation ou reçoivent une formation d’une ou deux journées sur la base du volontariat, ce qui ne les prépare ni à présenter leurs recherches à un public non spécialisé ni, et encore moins, à débattre devant des caméras avec des extrémistes aguerris. Or ce sont les chercheurs, les spécialistes qu’on veut entendre, pas les professionnels de la communication.

La crise de confiance entre la société française et sa recherche contribue à écarter les jeunes des carrières scientifiques depuis de nombreuses années. Pourquoi investir tant d’années dans des études supérieures pour une carrière incertaine, mal payée, et un métier déconsidéré, dévalorisé ? J’ai trouvé un emploi dans la recherche – on est venu me chercher ! - à la fin de ma quatrième année d’université, avec encore trois ans de formation à faire avant de pouvoir être titularisé chercheur, mais trois années rémunérées, un peu comme l’est en médecine l’interne pas encore médecin. De mon BAC+4 lors de mon recrutement au début des années 1970 on est passé aujourd’hui à BAC+10 pour avoir une petite chance d’être recruté. Il faut en effet avoir fait une licence (BAC+2), un master (BAC+5) puis une thèse (BAC+8), et enfin un minimum de deux ans de post-doctorat (BAC+10) pour pouvoir postuler, parmi beaucoup d’autres, à un concours de chercheur au résultat des plus aléatoires. Il faut beaucoup de passion, d’innocence et/ou d’inconscience pour aller jusque là quand les filières techniques ou commerciales permettent d’arriver plus vite sur un marché du travail plus rémunérateur. Mon voisin maçon qui a dix ans de moins que moi roule en BMW et moi en Citroën C1. Certes je me préoccupe plus que lui de la terre que nous laisserons à nos enfants et je dépense 2,5 fois moins d’essence que lui au 100Kms (et nous polluons tous deux en proportion). Mais je n’ai réussi à convaincre aucun de mes enfants d’étudier la maçonnerie. Ni mon salaire, ni mes horaires de travail souvent loufoques, ni mes nombreux déplacements à l’étranger ne les ont davantage incité à se lancer dans une carrière de chercheur.

Nous avons néanmoins terriblement besoin de recherche pour notre développement économique. Et nous avons terriblement besoin de recherche pour le futur harmonieux de notre planète. La crise alimentaire qui est apparue dans la presse depuis deux mois est une occasion pour rappeler cette évidence, et l’illustrer par quelques exemples. Bien sûr aucun problème de société ne se résume à une question de recherche, c’est infiniment plus compliqué que cela, mais la recherche peut contribuer de façon parfois très significative à la solution du problème. C’est vrai pour bien des problèmes, comme les problèmes de l’énergie, du changement climatique, de la biodiversité, qui vont conditionner la vie de nos enfants. C’est vrai aussi pour la crise alimentaire qui est là pour durer.

Crise de confiance de la société vis-à-vis de la recherche, méconnaissance de ce que fait la recherche, de ce que peut la recherche dans l’esprit de l’homme de la rue, tout cela est la faute à pas ou peu de communication. Les chercheurs doivent parler aux non chercheurs. Et pas seulement pour les informer, mais aussi et surtout pour dialoguer avec eux. En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées disait-on au moment du premier choc pétrolier (1973): nombre de chercheurs français ont prêché dans les années 1980-1990 pour la création d’un forum mondial de la recherche agricole (GFAR) qui baserait les recherches Nord-Sud et Sud-Sud sur un dialogue avec tous les acteurs, incluant les agriculteurs comme les bailleurs de fonds, et pas seulement sur des choix de scientifiques et/ou de leurs institutions. Ce forum s’est mis en place et a commencé à travailler selon ces grands et beaux principes de « recherche participative » dans beaucoup de pays du Sud. Mais pas chez nous. La recherche française ne dialogue pas plus aujourd’hui avec la société qu’elle le faisait 20 ans auparavant. Le GFAR a observé l’évidence : l’adoption de nouvelles variétés de riz ou de maïs par exemple, dépend étroitement de ce que les agriculteurs ont été impliqués ou non dans leur développement. Extrapolez cette recette chez nous : l’absence (ou l’insuffisance) de dialogue entre science et société conduit au rejet de la première par la seconde ou au moins à un fossé d’incompréhension. Il est toujours étonnant de voir que l’on peut demander aux autres d’appliquer chez eux des recettes qu’on est incapable d’appliquer chez nous. Participant récemment à une réunion avec le Directeur exécutif du GFAR, un représentant du GRET, une ONG française qui se dédie à la solidarité et la coopération internationale avec les pays du Sud, remarquait qu’il n’avait été invité qu’une seule fois, dans toute sa carrière, pour discuter et participer à la sélection de projets de recherche liés au développement dans ces pays. Comme une exception à la règle de non dialogue.

Nous devons changer cela. Un peu comme la fête des mères, la fête de la science cela ne doit pas être un jour ou une semaine par an puis on oublie tout. Cela doit être tous les jours. Il faut plus de dialogue.

Commentaires

En fait la difficulté tient au fait que l'on parle, parfois, de recherche et le reste du temps sur la recherche, ce qui n'est pas la même chose. Les temps changent et les clients, comme les responsables connaissent de moins en moins leur "métier". Du coup, ils obligent le professionnel à faire ce pourquoi il n'est pas fait : parler sur ou de son métier au lieu de le faire.

Pour une société qui se prétend de la connaissance, je constate qu'elle est dominée de plus en plus par l'ignorance et le manque de capacité à imaginer des solutions...

Ecrit par : Patrick Yeu | dimanche, 08 juin 2008