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jeudi, 05 juin 2008

Pas facile d’être chercheur

Je reviens sur le dernier commentaire du seul lecteur de ce blog qui ose commenter, Patrick Yeu. D’abord pour le remercier parce que ses commentaires enrichissent l’information que j’essaie de distiller sur ce blog. Ensuite parce que certains points soulevés méritent plus ample discussion (et donc pas un autre commentaire caché dans un pile de commentaires).

Le premier, c’est la question du financement de la recherche. J’ai eu l'immense chance, travaillant dans un organisme public en un temps où 100% du financement venait d’un seul robinet, de pouvoir travailler pendant un quart de siècle sur un seul et même sujet, au point d’avoir pu l’approfondir jusqu’à un niveau jamais atteint par aucun autre laboratoire autour du monde, ce qui a eu pour première conséquence de me donner une renommée internationale ce qui n'est jamais désagréable, et ensuite et surtout de me permettre de consolider mon équipe grâce à des financements internationaux publics et privés. Certains diront que c’est ce qu’il ne faut plus parce que trop de projets, dans ce mode de financement pérenne du passé, n’avaient pas de fin, même quand ils avaient des résultats minimes ou contestables. Mais on sait aussi que la recherche fondamentale a besoin de temps et de tranquillité pour faire des avancées significatives. Aujourd’hui on entend de plus en plus les chercheurs français se plaindre de ce qu’ils doivent passer trop de temps à chercher de l’argent ou écrire des rapports pour des financiers divers au lieu de faire de la recherche. La meilleure recherche du monde, aux Etats-Unis, fonctionne selon ce modèle depuis des décennies sans pour autant que sa production ait sensiblement baissé, au contraire. Je sais qu’il y en a qui n’aime pas faire ce que font les autres, surtout si ces autres sont américains, mais force est de constater que c’est un système où la compétition est plus stimulante qu’autre chose. A l’inverse, l’absence totale de compétition dans notre vieux système de recherche permettait à certains professeurs d’université de ma connaissance de publier une fois tous les dix ans, voire moins, ce qui a de quoi choquer le contribuable, pourvu qu’il en soit informé.

Le deuxième, qui m’intéresse beaucoup, c’est celui de l’évolution de la science et du métier de scientifique, où il n’y a plus de savants mais seulement des chercheurs de plus en plus « pointus », autrement dit de plus en plus spécialisés. Je crois, contrairement à ce que dit Patrick Yeu, que si la réalité des choses était simple, les chercheurs spécialisés pourraient et l’appréhender, la comprendre, et y contribuer simplement. Le vrai problème aujourd’hui, c’est que l’on demande à la recherche de s’attaquer à des questions extrêmement complexes et qu’elle n’a pas d’intégrateurs. Chaque chercheur travaille sur une seule pièce d’un puzzle, mais la solution du problème requiert un chef d’orchestre, qui veille à ce que toutes les pièces du puzzle soient présentes, que des chercheurs travaillent sur chacune d’elles, et enfin et surtout qu’elles s’emboitent correctement pour produire le tableau final, complet, solution du problème. Reprenons l’exemple de la crise alimentaire. Elle a elle-même un grand nombre de composantes et/ou facteurs aggravant. Le remède ne peut donc être que multiple, diversifié. La recherche peut être une composante de la solution. Mais quelle recherche ? La cible principale, à mon sens (qui n’est pas partagé par tous), c’est l’agriculture familiale dans les pays du Sud. Qu’est-ce que c’est ? Je fais simple, donc je caricature quelque chose que je sais être extrêmement divers, mais c’est pour aider à comprendre. La ferme typique fait moins de 5 hectares, et l’agriculteur – souvent une femme – y cultive une dizaine de plantes différentes, par exemple du maïs, des haricots, quelques pommes de terre, du manioc, des bananiers, des ananas, quelques pieds de caféier, et quelques plantes fourragères, grandes herbes et légumineuses, ces dernières contribuant autant à l’alimentation de ses deux vaches qu’à la fertilité du sol de sa petite ferme. Est-ce qu’un généticien, spécialisé dans l’étude des gènes responsables de la tolérance à la sécheresse chez le maïs, va révolutionner ce type d’agriculture ? A l’opposé, est-ce qu’on peut accepter l’idée que ce type d’agriculture doit disparaître pour laisser la place à de grandes exploitations où l’on produirait, en monoculture, cinq à dix fois plus de grains à l’hectare. Que ferait-on alors des centaines de millions de familles rurales qui vivent de ce type d’agriculture ? L’Afrique serait totalement autosuffisante si on multipliait seulement par deux la production moyenne de ce type d’agriculture, pas par 5 ou par 10. Et on peut le faire. Mais est-ce qu’on a les variétés de maïs, de haricot, de manioc, etc. qui ont toutes les caractéristiques souhaitées par notre agriculteur et qui, dans son système, lui permettrait de doubler sa production ? Je suis catégorique : la réponse est non. On a des variétés qui peuvent le faire, mais l’exception à la règle, ce sont les variétés qui peuvent le faire et qui, en même temps, ont toutes les caractéristiques souhaitées par notre agriculteur. Parce qu’il ne sert à rien de vouloir faire produire deux fois plus si ce deux fois plus est produit par une variété qui n’a pas les qualités gustatives habituelles (maïs), demande autant ou plus de temps pour cuire (haricot) ou est plus difficile à peler (manioc). J’ai pris volontairement trois caractéristiques qui intéressent une agricultrice, mais auxquelles le généticien-sélectionneur (un homme très généralement) est peu sensible s’il ne travaille pas dans une équipe pluridisciplinaire avec un minimum d’intégration recherche-développement. Parce que c’est là le point essentiel, le niveau manquant dans la construction du puzzle (ou de la grande majorité des puzzles) : la plupart des organismes de recherche, la plupart des projets de ces organismes, sont trop spécialisés, trop ciblés, trop peu intégrateurs. Et la même chose s’applique à la formation. On forme des biologistes moléculaires là où autrefois on formait des généticiens-sélectionneurs. Le directeur du GCRAI, hier, dans une réunion à laquelle je participais, a donné l’Indonésie en exemple : un grand pays où il n’y a plus un seul sélectionneur de moins de 50 ans. Les nouvelles variétés dont l’agriculture indonésienne aura besoin dans 20 ans seront produites par qui ? Les formations d’aujourd’hui ne produisent pas de chercheurs capables d’apporter des solutions adaptées et durables – et relativement simples – pour booster les agricultures familiales. On produit toujours des producteurs de pièces de puzzle, et on commence à peine à leur enseigner qu’ils devront s’associer à d’autres pièces, mais on ne produit pas des chercheurs capables de dessiner et d'assemble le puzzle. Ce qui rejoint ce que je disais dans une note antérieure sur le discours et la pratique. On parle de plus en plus de transversalité, d’interdisciplinarité (ce qui est encore relativement nouveau dans le petit monde de la recherche agronomique), de co-construction pluri-acteurs, mais on bricole, on balbutie, on expérimente beaucoup mais encore un peu chacun dans son coin. Et une difficulté majeure reste l’écart entre l’ampleur du problème – la terre pour faire court – et l’échelle où la solution proposée doit être pertinente et optimisée – la ferme. Qui voudrait d’un pays où 50 millions d’hectares sont plantés avec la même variété ?

Il faut former un nouveau type de chercheur agronome (au sens large).

Commentaires

Bonjour,

Désolé, mais j'ai du mal à suivre le rythme ! Merci de m'avoir mis à l'aise, mais, promis, je n'en abuserai pas. Je suis d'accord avec vous que nous touchons à des choses essentielles, ici. Et pour commencer, enfin pour ce qui me concerne (je ne veux pas m'engager pour vous, mais je crois qu'il s'agit là d'un point d'accord), par celle d'essayer de comprendre comment on en arrive là où on est. Non seulement sur le terrain, mais aussi dans tous les domaines stratégiques (parce que cela ne concerne pas seulement la recherche). Je crois, malheureusement, que nous ne pourrons pas répondre de façon définitive dans un blog, car cela demande un exposé structuré, diversifié et continu qui correspond bien à l'écrit mais peu au blog en tant que genre. Je me suis laissé dire qu'un wiki "pourrait le faire" s'il n'est pas fait pour ça.

Je commente donc dans cet esprit tout en frustrer de traiter du dossier à coup de pièces, de rustines. Mais c'est nettement mieux que rien du tout.

Vous me parlez du financement de la science, mais je crois que le problème du financement de nos jours ne concerne pas seulement la science et la recherche. Je crois ne pas trop m'avancer en précisant qu'il concerne tous les domaines où les décisions impliquent une vision d'avenir. Cette vision peut concerner aussi bien le rôle de l'activité (la science savante d'hier) que les finalités si ce n'est les deux à la fois.

Aujourd'hui, à force de déréglementer et donc de désolidariser ce qui structure les sociétés, ce n'est pas tant les visions que l'on a liquidé que l'aptitude à pouvoir produire de la vision partagée parce qu'elle concerne l'intérêt général et non les intérêts particuliers. Et ce, pas seulement dans le domaine politique mais aussi culturels. Aujourd'hui, c'est culture contre culture. Et pas seulement, cette fois, sur le plan géographique mais surtout en termes de catégorie sociale, celle qui définit les élites et qui, donc, exclut tous les autres et les repousse dans la catégorie des faire-valoir. Je crois que c'est à cette dégradation que l'on doit l'incapacité à inscrire tout travail dans le moyen, long terme. Y compris les activités dont c'est le caractère premier. Du coup, l'impression de devoir "bricoler" et la pratique consistant à utiliser des fonds obtenus dans le cadre d'une recherche pour financer la poursuite de travaux engagés dans un domaine proche quand même.

Question : Qu'est-ce qui fait que l'on ne parvient plus à entretenir une pensée porteuse de visions consensuelles et mobilisatrices pour l'ensemble des hommes à moyen-long terme ? Evidemment, il s'agit d'une question de recherche tant la réponse immédiate ne peut déboucher que sur des hypothèses. A explorer, mais le fait de poser la question en ces termes, en obligeant à changer l'angle de vue, devrait s'avérer très productif en soi.

Ceci nous mène à évoquer (plus qu'à traiter du second point qui intéresse, finalement, tout le monde car, le changement que vous constatez dans l'exercice du métier de scientifique concerne en fait bien d'autres métiers si ce n'est tout les métiers. Et là, si je vous suis bien, je constate que les changements sont plus structurels que quantitatifs. La question, si je reprends votre exemple concernant la conférence en Indonésie, n'est pas de continuer de produire les graines, mais de savoir qui pourra le faire. C'est donc bien la nature même de la question qui a changé. Pas étonnant donc, que, dans ces conditions, plus ça change et plus ce soit moins la même chose que la même en chose en plus dégradé encore. En pire.

Quant à la transversalité, la pluridisciplinarité, elles relèveront de l'incantatoire tant que l'on sera donné les moyens de construire les cadres nécessaires à leur fonctionnement. Et cela ne concerne pas seulement les fonds ou les moyens techniques, mais aussi et surtout le cadre même de l'expérimentation. La solidarité numérique (au sens au Durkheim parlait de solidarité "mécanique") est planétaire. Quid de la construction de modèles scientifiques permettant de prendre en compte cette dimension sans être obligée d'exclure les facteurs humains ? Et c'est une vraie question et sans jeux de mots, elle est de taille. Très vite on touche aux limites de la recherche-action tant la nature même de ce qui touche aux effets des technologies numériques concernent l'organisation même de ce qui est observé. Si l'écrit a permis de décontextualiser la connaissance, le "numérique" la contextualise dans des proportions qui en change la nature même.Fini la vérité générique. La précision devient d'une telle précision chirurgicale que la généralité n'est plus opératoire et si on veut lui conserver cette qualité alors ça ne peut se faire qu'au détriment de la réalité du terrain... Un joli casse-tête mais pas sans solutions et surtout pas sans perspectives. L'enjeu donner "aux gens ordinaires" ceux "qui savent, comme l'a dit si bien le directeur général du centre asiatique de préparation aux catastrophes, [ceux qui] connaissent les moindres recoins, les moindres particularités de leurs communautés. Leurs points faibles aussi", les aptitudes rendues nécessaires pour continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait jusqu'à ce que l'on débarque chez eux avec nos certitudes, à savoir, valoriser leurs connaissances et leurs savoirs, en faire des talents. En un mot, tout ce qui fait la dignité des hommes et des peuples et dont, par nature, les modèles mathématiques les privent (nous aussi d'ailleurs même si on ne s'en rend pas toujours compte).

Ecrit par : Patrick Yeu | samedi, 07 juin 2008

Fausse manoeuvre le commentaire précédent a été posté avant relecture. Le commentaire ci-après annule donc et remplace le commentaire précédent... Si vous avez les moyens de l'annuler, et du coup, d'enlever cette explicatice serait parfait. Merci de votre compréhension...
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Bonjour,

Désolé, mais j'ai du mal à suivre votre rythme ! Merci de m'avoir mis à l'aise, mais, promis, je n'en abuserai pas.
Je suis d'accord avec vous sur le fait que nous touchons à des choses essentielles, ici. Et pour commencer, enfin pour ce qui me concerne (je ne veux pas m'engager pour vous, mais je crois qu'il s'agit là d'un point d'accord), par celle d'essayer de comprendre comment on en arrive là où on en est. Non seulement sur le terrain, mais aussi dans tous les domaines stratégiques (parce que cela ne concerne pas seulement la recher-che). Je crois, malheureusement, que nous ne pourrons pas répondre de façon définiti-ve dans un blog, car cela demanderait un exposé structuré, diversifié et continu qui cor-répond bien à l'écrit mais peu au blog en tant que genre. Je me suis laissé dire qu'un wi-ki "pourrait le faire".

Je commente donc dans cet esprit tout en étant frustré de traiter du dossier à coup de pièces, de rustines. Mais c'est nettement mieux que rien du tout.

Vous parlez du financement de la science, mais je crois que le problème du finance-ment de nos jours ne concerne pas seulement la science et la recherche. Je crois ne pas trop m'avancer en précisant qu'il concerne tous les domaines où les décisions impliquent une vision d'avenir. Cette vision peut concerner aussi bien le rôle de l'activité (la scien-ce savante d'hier) que ses finalités, si ce n'est les deux à la fois.

Aujourd'hui, à force de déréglementer sans autres formes de procès et donc de déso-lidariser ce qui structure les sociétés, ce n'est pas tant les visions que l'on a liquidé que l'aptitude à pouvoir produire de la vision partagée parce qu'elle concerne l'intérêt géné-ral et non les intérêts particuliers. Et ce, pas seulement dans le domaine politique, mais aussi culturels. Aujourd'hui, c'est culture contre culture. Et pas seulement, cette fois, sur le plan géographique mais surtout en termes de catégorie sociale, celle qui définit les élites et qui, donc, exclut tous les autres et les repousse dans la catégorie des faire-valoir. Je crois que c'est à cette dégradation que l'on doit l'incapacité à inscrire tout travail dans le moyen, long terme. Y compris les activités dont c'est le caractère pre-mier. Du coup, la nécessité de devoir "bricoler" et utiliser des fonds obtenus dans le ca-dre d'une recherche pour financer la poursuite d’une autre.

Question : Qu'est-ce qui fait que l'on ne parvient plus à entretenir une pensée por-teuse de visions consensuelles et mobilisatrices pour l'ensemble des hommes à moyen-long terme ? Evidemment, il s'agit d'une question de recherche tant la réponse immédia-te ne peut déboucher que sur des hypothèses. A explorer, mais le fait de poser la ques-tion en ces termes, en obligeant à changer l'angle de vue, devrait s'avérer très productif en soi.

Ceci nous mène à évoquer (plus qu'à traiter du second point que vous soulevez et qui intéresse, finalement, tout le monde car, le changement que vous constatez dans l'exer-cice du métier de scientifique concerne en fait bien d'autres métiers si ce n'est tout les métiers. Et là, si je vous suis bien, je constate que les changements sont plus structu-rels que quantitatifs. La question, si je reprends votre exemple concernant la conférence en Indonésie, n'est pas de continuer de produire les graines, mais de savoir qui pourra le faire. C'est donc bien la nature même de la question qui a changé. Pas étonnant donc, que, dans ces conditions, plus ça change et plus ce soit moins la même chose en plus dégradée encore. Et ce, jusqu’au pire.

Quant à la transversalité, la pluridisciplinarité, elles relèveront de l'incantatoire tant que l'on ne pourra pas se donner les moyens de construire les cadres nécessaires à leur fonctionnement. Et cela ne concerne pas seulement les fonds ou les moyens techniques, mais aussi et surtout, le cadre même de l'expérimentation.

La solidarité numérique (au sens au Durkheim parlait de solidarité "mécanique") est planétaire. Quid de la construction de modèles scientifiques permettant de prendre en compte cette dimension sans être obligée d'exclure les facteurs humains ? Et c'est une vraie question et sans jeux de mots, elle est de taille. Très vite on atteint les limites de la recherche-action tant la nature même de ce qui touche aux effets des technologies numériques concerne l'organisation même de ce qui est observé.

Si l'écrit a permis de décontextualiser la connaissance, le "numérique" la contextuali-se dans des proportions qui en change la nature même. Fini la vérité générique. La pré-cision devient telle que la généralité n'est plus opératoire et si on veut lui conserver cette qualité alors ça ne peut se faire qu'au détriment de la réalité du terrain... Un joli casse-tête mais pas sans solutions et surtout pas sans perspectives. L'enjeu ? Moins une vérité qui a perdu beaucoup de consistance que de donner "aux gens ordinaires" (ceux "qui savent, comme l'a dit si bien le directeur général du centre asiatique de prépara-tion aux catastrophes, [ceux qui] connaissent les moindres recoins, les moindres parti-cularités de leurs communautés. Leurs points faibles aussi"), les aptitudes rendues né-cessaires pour continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait jusqu'à ce que l'on débarque chez eux avec nos certitudes, à savoir, valoriser leurs connaissances et leurs savoirs, en faire des talents. En un mot, tout ce qui fait la dignité des hommes et des peuples et dont, par nature, les modèles mathématiques les privent (nous aussi d'ailleurs même si on ne s'en rend pas toujours compte).

Ecrit par : Patrick Yeu | samedi, 07 juin 2008