« Crise alimentaire mondiale: contradictions | Page d'accueil | Pas facile d’être chercheur »
mercredi, 04 juin 2008
Crise alimentaire mondiale: la recherche agricole internationale en profite pour demander des sous!
L’Alliance des Centres Internationaux de Recherche Agricole du GCRAI, qui se présente comme la plus importante organisation dédiée à la recherche agricole internationale, publie aujourd’hui un communiqué de presse sur la crise alimentaire . Le Directeur exécutif de cette Alliance, Emile Frison, note que – en dollars constant – l’investissement des pays riches dans ces recherches a grosso modo diminué de moitié entre 1980 et aujourd’hui. « La nouvelle révolution dans une agriculture durable a été mise au placard » selon lui, à cause de cette diminution des soutiens. Et c’est, d’après lui, l’un des nombreux facteurs qui contribuent à la crise actuelle.
Bien sûr, la note continue par un appel à un renouveau des investissements : donnez-nous plus d’argent et vous aurez les résultats nécessaires pour la solution du problème. Frison signale toutefois que cela devra se faire non pas en isolement, mais en collaboration avec tous un tas d’acteurs (entendez : y compris les agriculteurs) et un grand nombre de partenaires de recherche.
Mais pourquoi les investissements ont-ils diminué si le CGRAI est un aussi bon système de recherche ?
Quel a été l’impact des recherches du GCRAI sur ceux qui, aujourd’hui sont dans une situation critique ?
Autrement dit, s’il est évident que ce système de recherche a contribué à ce qu’on a appelé la « révolution verte » dans les années 1960-1980 et au développement agricole dans les pays émergents, quelles contributions importantes a-t-il eu sur l’agriculture familiale, sur les plus petits, les plus pauvres, ceux qui souffrent de la crise d’aujourd’hui ? C’est – au minimum – beaucoup moins évident, moins visible.
Autre question perfide : un système qui est depuis 20 ans incapable de réformer sa structure est-il capable de réformer ses recherches ? L’agriculture familiale africaine a besoin d’autre chose que d’une révolution verte à l’indienne. Quelle proportion de ce qui se fait aujourd’hui, dans ces 15 centres internationaux, est pertinente pour l’amélioration des conditions de vie des ruraux les plus défavorisés ?
Je me place dans la peau d’un donateur-investisseur : pourquoi devrais-je choisir de placer mon argent dans ce système plutôt que de le donner, directement, aux gouvernements du Sud pour qu’ils conduisent eux-mêmes les recherches nécessaires, en coopération avec les Cirad, INRA, Cemagref ou IRD de chez nous, et/ou avec d’autres universités en Europe ou en Amérique du Nord ?
Le communiqué de presse mentionne les recherches sur l’adaptation des plantes à la sécheresse comme un exemple de ce que fait le GCRAI pour aider les agriculteurs du Sud. Pas convainquant. Compte-tenu des investissements et des avancées du secteur privé dans ce domaine de recherche, qui sont sans commune mesure avec ce que fait le GCRAI, ne vaudrait-il pas mieux investir dans la négociation et l’obtention de licences humanitaires pour que les travaux du secteur privé puissent être utilisés librement au Sud ? Beaucoup plus tôt que si on attend les résultats du GCRAI.
Qu’il y ait besoin de réinvestir dans la recherche, aucun doute là-dessus. Mais on a besoin de nouvelles idées, de nouvelles énergies, de nouvelles collaborations. D’une meilleure coordination entre des efforts internationaux qui se chevauchent trop souvent. Peut-on espérer cela d’un vieux système qui cherche à assurer sa pérennité quand sa mission initiale était de former puis de passer le relais ? Quelle est la part d'innovation dans les recherches du GCRAI aujourd'hui?
12:46 Publié dans Actualités , Coup de coeur/Coup de griffe , Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : crise alimentaire, agriculture, faim, développement, aide internationale, recherche
Commentaires
Décidément, j'ai le sentiment d'être le seul commentateur de ce blog. C'est dommage. Je suis certain de ne pas être le seul à avoir quelque chose à dire sur les sujets majeurs comme celui abordé ici, aujourd'hui.
Je ne reviens pas sur la corrélation existant entre situations désastreuses et demandes de financement dans la recherche. Au point de penser que, dans certains secteurs, on noircit sans vergogne le tableau de la quantité suffisante pour obtenir la situation nécessitant des actions immédiates prises dans ce qu'il faut d'urgence pour ne pas trop réfléchir. Enfin pas au-delà de la dose supportable par nos décideurs. Je n'aurais pas la cruauté de donner des exemples car ils sont trop nombreux et il faudrait alors donner les raisons pour lesquelles exposer à la vindicte publique celui-là ou celui-cil et pas les autres...
Du coup, ce qui semble plus important, ce sont les causes de cette dérive qui fait qu'aujourd'hui, la science est devenue tributaire de processus de financement dont, de plus en plus, intérêts général et public sont sinon exclus, du moins rejetés au deuxième plan.
La réflexion serait intéressante à mener. Elle montrerait la source de l'incohérence des situations que nous vivons. En résumé, c'est l'histoire d'une révolution de la pensée, sur laquelle nous vivons toujours, et qui reposait sur le fait que les savoirs étaient maîtrisés et maîtrisables. Au moins par les "honnêtes hommes".
Seulement, voilà. Le volume des connaissances ayant augmenté en même temps que leur spécialisation, il n'y a plus d'"honnête homme" et donc le système, né des Lumières, ne peut plus fonctionner de façon cohérente. Les savoirs sont dorénavant répartis entre les mains des experts de chaque spécialité et de tout poil, scientifiques inclus, mais ils ne sont plus les seuls à "savoir" et surtout à maîtriser non plus la connaissance, mais sa mise en œuvre et donc son retour sur investissement. La raison a fait place à la rationnalité ; la recherche fondamentale à la recherche ...opérationnelle. Le temps de la réflexion à celui de l'urgence de l'immédiat.
Cette question est fondamentale. Elle détermine toutes les autres et le fait que personne ne s'y arrête et tente de la régler explique que plus ça change, plus on sait de choses et plus c'est la même chose, mais en pire.
Et c'est ce qui donne toute sa portée à ce billet et à son dernier paragraphe en particulier. "Mais on a besoin de nouvelles idées, de nouvelles énergies, de nouvelles collaborations. D’une meilleure coordination entre des efforts internationaux qui se chevauchent trop souvent."
Je ne suis pas sûr que l'on ait tant besoin de nouvelles idées et si on manque d'énergies nouvelles et de collaborations nouvelles, c'est parce que l'on manque dramatiquement de la vision sans laquelle il est inutile d'attendre une quelconque coordination vraiment efficiente d'efforts internationaux condamnés, en cette absence, à se chevaucher, chacun tirant à hue et à dia.
Dans ces conditions, il n'y a effectivement pas grand chose à espérer de vieux systèmes condamnés à chercher à assurer leur pérennité tant leur mission perd de son sens à force d'être réduite à des spécialités tellement pointues qu'elles ne peuvent plus prendre en compte la réalité des choses dans leur simplicité.
La question n'est pas de savoir la part d'innovation apportée par tel ou tel mais ce qu'il a apporté qui permette à chacun de vivre avec dignité parce qu'au-delà de la pauvreté, la vraie misère consiste à enlever à quelqu'un, pire à des groupes, les moyens de vivre avec dignité. Enfin, c'est ça qui me semble important. Le reste relève d'une querelle qui échappe au bon sens.
Cela dit, le propos n'est pas polémique. La situation, dont la gravité est soulignée tout au long de ce blog, mérite qu'on se donne la peine d'apporter d'autres points de vue tant sur les causes que sur les remèdes. Ce d'autant que la crise alimentaire, telle qu'elle défraie aujourd'hui l'actualité, paraît bien, à tous ceux qui ont pratiqué les marchés de matières premières internationaux, relever de la manipulation classique visant à jouer sur les cours. De la pure spéculation qui crée une urgence artificielle dans laquelle il ne faut pas tomber parce que la situation ne relève pas de l'urgence, mais bien comme le souligne l'auteur, d'une approche globale multi culturelle et éthique sur le plan humain, pluridisciplinaires sur le plan scientifique et technique, et, surtout, une approche porteuse d'une vision suffisamment forte et claire pour porter les politiques.
Y a du boulot, donc de l'espoir ! Il faut s'y mettre. Nous sommes tous responsables, donc nous serons tous coupables de ne pas avoir mobilisé sa bonne volonté, ses talents, ses compétences même pas pour les autres, mais en final pour soi et les siens...
Ecrit par : Patrick Yeu | mercredi, 04 juin 2008

