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vendredi, 02 mai 2008
Crise alimentaire mondiale : les bons cris et les bonnes questions
L’affaire de la crise alimentaire est avant tout politique, c’est évident. Et pour que les politiques bougent, il faut crier au feu. Et pas tout seul. Alors, quelque 150 articles de presse en une seule journée, qui crient tous au feu, je trouve cela plutôt encourageant. « Ils » vont peut être se réveiller ! Et au moment où j’écris cela j’apprends que Georges Bush vient de s’engager à mettre un milliard de dollars dans la corbeille.
J’ai quelques certitudes, comme tout un chacun. Quand je m’en vais en Colombie, comme le mois passé, ou au Canada, comme ce mois-ci, je sais que je voyage dans un engin qui est le résultat de millions d’heures de recherche. Et en tournant la tête au moment où j’écris sur mon clavier, je peux lister des dizaines et des dizaines d’objets autour de moi qui sont le résultat de milliers d’heures de recherche. On n’a rien sans rien faire. Et croire que la recherche, aujourd’hui, ne sait plus ni interroger ni s’interroger, où qu’elle est coincée par des contraintes que lui impose la société et/ou la politique, c’est bien mal la connaître. Si elle est toujours un peu coincée, certes, c’est par ses habits d’autrefois (les vieilles structures françaises de recherche), mais elle s’en libère de plus en plus. J’ai passé une journée fantastique mercredi: les agronomes de Montpellier discutaient avec les mathématiciens de ce qu’ils pouvaient faire ensemble. Première grande rencontre entre deux pôles. Plus d'une centaine de chercheurs. Toute une journée dans l’amphithéâtre d’Agropolis International. Trop tôt pour dire de quoi ils vont accoucher, mais il y avait 70 fiches déposées avant la rencontre – autant de manifestations d’intérêt pour une coopération agro-maths - et un appel à projet vient d’être ouvert par Agropolis Fondation* pour financer les meilleures idées qui sortiront de ces échanges. Comme le dit Patrick Yeu dans son dernier commentaire, les agronomes ont de plus en plus de données à gérer, mais ce n’est plus un problème. Ce n’est pas seulement l’analyse du génome qui progresse à la vitesse grand V (un exemple donné hier : 12 secondes pour séquencer ce que l’on séquençait en plus d’une demi-heure il y a deux ans à peine), c’est aussi la gestion et l’analyse des données.
Si les réussites se multiplient, sur le terrain, à l’échelle de la ferme, ou au mieux du village, les besoins sont à l’échelle du continent. Jusqu’à hier c’était un problème insurmontable que de changer d’échelle et transformer un impact ponctuel en un impact plus général. Aujourd’hui, agronomes et mathématiciens, aidés par les spécialistes de l’information géographique, sont capables de modéliser et de prévoir. Ils sont capables d’apporter des informations techniques précises à ceux qui doivent prendre les décisions. La décision est un choix, pas une obligation. Le but de la recherche est de permettre que cette décision soit la mieux informée possible. On progresse dans ce domaine autant que dans les autres.
Demain je vous donnerai un exemple de ce que la recherche peut faire, vous parlant d’une réussite exceptionnelle en Afrique de l’est et Afrique australe : le programme PABRA.
Diouf: le monde doit dynamiser l'agriculture (FAO)
29 avril 2008 - M. Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, a exhorté la communauté internationale à prendre des mesures immédiates face à l’urgence alimentaire mondiale

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*l'auteur du blog, Yves Savidan, est président du Conseil Scientifique d'Agropolis Fondation
13:05 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : crise alimentaire, agriculture, faim, développement, aide internationale, recherche
Commentaires
Dans mon commentaire d'hier, je ne parlais pas des agronomes lorsque je signalais l'augmentation vertigineuse du nombre de données non seulement disponibles, mais nécessaires aux prises de décisions stratégiques et donc aussi et sinon plus, politiques.
Aujourd'hui, il semble bien que le politique n'ait plus les moyens de ses responsabilités. Au point que si il est responsable, il n'est plus coupable ce qui, évidemment, enlève toute consistance à la responsabilité politique. Par extension, cela concerne aussi les dirigeants des structures dont l'avenir et la survie de l'activité dépendent de leurs décisions. Alors, ici et là on s'installe dans l'urgence et la réaction plutôt que dans l'action que l'on ne maîtrise plus vraiment puisque l'on en est à devoir s'en remettre à des experts.
Voilà ce que je voulais dire hier. Voilà où nous en sommes. Voilà pourquoi nous manquons de visibilité et qu'en conséquence, tout le monde en vient à s'installer dans une précarité chronique. Voilà aussi pourquoi nous n'avons jamais eu autant de raisons d'agir dans l'urgence ce qui, au passage, évite de devoir se poser les questions de fond à propos des situations rencontrées. En tout cas, c'est comme ça que, malheureusement, ça marche de plus en plus.
Or le monde a changé. A plus d'un milliard d'internautes, il serait temps de prendre en compte les solidarités (au sens quasi mécanique du terme qui fait que tout mouvement imprimé à une pièce entraîne solidairement les autres pièces du dispositif) qui lient dorénavant les hommes au-delà même des Etats et des institutions.
Je crois donc indispensable d'actualiser nos approches. Le moment me semble venu de savoir pourquoi avec plus d'exactitude, histoire de pouvoir déterminer comment. Avec Edgar Morin, "je suis de plus en plus convaincu que les problèmes dont l'urgence nous accroche à l'actualité exigent que nous nous en arrachions pour les considérer en leur fond".( La Méthode T1. La nature de la nature) Le fait que cette considération date de 1977 montre bien que la résolution de cette question sera plus une affaire de génération que d'innovation.
En conclusion, notre problème ce n'est pas que nous n'avons pas le temps (l'urgence des situations), c'est que nous ne savons pas nous donner le temps de répondre aux vraies questions. Celles de notre temps.
Pour le reste, je ne voulais surtout pas mettre en cause ni la sincérité de votre engagement ni même celle qui sous-tend vos efforts, sincérités auxquelles je crois et sans lesquelles je ne me donnerais pas la peine de commenter ici et là vos propos en espérant pouvoir y apporter modestement un petit quelque chose.
Ecrit par : Patrick Yeu | samedi, 03 mai 2008
Je viens de tomber sur un article du New York Times qui va me permettre de préciser mon propos ou, plutôt, la problématique sur laquelle je travaille.
Il n'est pas question de remettre en cause les performances des sciences, ni même des techniques. La question, à voir l'état de délabrement atteint par le monde, les crises humaines qu'il provoquent y compris dans le domaine agricole et alimentaire, ce que vous dénoncez à juste titre, est celle de l'efficacité pour les hommes et l'humanité de moyens de pensée que sont la science et les techniques depuis au moins une cinquantaine d'années.
L'article en question s'intitule :"Pursuing the Next Level of Artificial Intelligence" et on peut le trouver là (http://www.nytimes.com/2008/05/03/technology/03koller.html?_r=1&th&emc=th&oref=slogin"
ou par Google si le lien ne fonctionne pas.
Je retiens deux choses essentielles de cet article.
La première, la plus insidieuse parce que devenue tellement banale qu'on en vient à l'oublier, c'est que les nouvelles technologies consistent essentiellement à automatiser des tâches et rien d'autres. C'est dire que l'utilisation et l'usage de ces technologies sont essentiellement éthiques et politiques puisqu'ils portent sur le choix des domaines d'application et donc les parts de compétences humaines qui vont être enlevées à l'homme pour être traitées par la machine de façon machinale. La dimension éthique et politique de la décision est d'en mesurer l'impact sur l'état et le devenir de la situation de l'homme, voire de l'humanité. L'absence d'éthique étant de ne songer qu'à l'opportunité technique qui se présente.
La seconde est la conséquence de la première et est très bien résumée dans cette extrait de l'article : "After being immersed for a few years with the computational challenges of decoding regulatory genomics, she confided her excitement to me, saying something like, ‘I think I’ve become a biologist — I mean a real biologist — and it’s fabulous.’ ”
"To that end, Ms. Koller is spending a sabbatical doing research with biologists at the University of California, San Francisco. Because biology is increasingly computational, her expertise is vital in gaining deeper understanding of cellular processes."
Suffit-il de savoir automatiser la production de connaissances dans un domaine pour être le spécialiste de la discipline ? Non, bien sûr. Mais c'est là l'erreur la plus commune commise par les informaticiens et qui fonde leur arrogance. Ce n'est pas le mécanicien ou même l'équipe de mécaniciens qui gagnent les courses. C'est le pilote quand bien même leur rôle est déterminant dans la réussite. Il ne faut pas confondre moyens et action et c'est ce que font de plus en plus les gens de la technique et même de la science. Parce que si le métier des scientifiques est de produire de la connaissance, il n'est pas de prendre des décisions politiques en lieu et place des politiques. Ils n'ont aucune légitimité à ça. Et l'évidence scientifique, par nature du moment, ne confère en rien cette autorité à qui que ce soit.
Enfin, cerise sur le gâteau, ce que l'on appelle "intelligence artificielle" n'a rien à voir avec une quelconque intelligence. C'est l'automatisation la plus bête, la plus disciplinée et la plus idiote - une fois programmée -, de la compilation de données, démarche aux allures militaires dont on sait que l'important est d'attendre le contre-ordre, l'inversion du sens, tant la discipline bête et idiote fait passer à côté de la réalité des choses.
Il est vrai que cette "Intelligence"-là produit de la certitude là où il n'y en a pas plus qu'ailleurs. C'est une connaissance comme une autre. Un moyen pour décider. Mal appliquée, c'est-à-dire à la place de décisions humaines, elle est dangereuse parce qu'elle aveugle et tue l'exception qui permet de trouver la solution pertinente à une situation particulière qui est et sera de plus en plus la règle avec l'interconnexion croissante des gens et des choses...
De toute évidence, le monde a changé. Là où hier, les décisions étaient relatives à un territoire et un univers donné, elles concernent, aujourd'hui, non seulement les hommes, mais l'humanité toute entière et la planète.
Face à ce changement-là, pas plus que d'autres, je n'ai pas de réponses toutes faites à proposer, mais une question qui me semble de plus en plus incontournable : c'est quoi produire de la connaissance aujourd'hui ? C'est pour faire quoi ?
La curiosité, les bons sentiments parce qu'ils ne peuvent être que les siens et qu'ils ne sont donc vraisemblablement pas ceux des autres, ne suffisent plus. Sauf à légitimer et donc à aider la curiosité et les bons sentiments des autres à s'exprimer, être reconnus et intégrés. Ce d'autant que, c'est ce que permettrait de faire ces nouvelles technologies. Si on le voulait bien...
L'avenir ne sera fait pas de solutions toutes faites pour tout le monde. Cela va même à l'encontre du numérique dont la caractéristique première est de permettre de produire à l'unité de la diversité et donc de la pertinence à coût industriel.
La question n'est pas d'opposer les modèles scientifiques à l'absence de décision politique (qui n'est pas seulement le fait des politiques mais des conditions qui accompagnent la prise de décision depuis une soixantaine d'années) mais bien de reconnaître cette situation et de réfléchir, enfin, à la manière d'y remédier.
Voilà donc quel était et est le sens de mon propos.
Bien cordialement à tous.
Ecrit par : Patrick Yeu | samedi, 03 mai 2008

