« interview "en español": les OGM sont-ils la solution à la crise alimentaire mondiale? | Page d'accueil | L'année de la patate! »
jeudi, 01 mai 2008
Crise alimentaire mondiale: la faute aux bioénergies?
Le système agricole international (le GCRAI, voir le site en anglais) était mentionné hier mercredi 30 avril dans au moins 147 articles de presse sur la crise alimentaire mondiale. La majorité de ces articles, malheureusement, présentaient aussi les bioénergies comme un des principaux facteurs de la crise. Et c’est très grave. Parce qu’à désigner pour coupable ce qui n’est qu’un facteur aggravant, on ne s’occupe pas du ou des vrais coupables! Il est plus facile en effet de dire que le prix de la tortilla qui explose au Mexique est dû à ce que les américains utilisent leur maïs pour faire du bioéthanol à grands coups de subventions, faisant que le prix du maïs explose sur le marché international… plutôt que de d’interroger le gouvernement mexicain sur ses propres investissements dans la culture du maïs depuis 10 ans. Si les agriculteurs mexicains ont cessé d’en cultiver – le prix du maïs il y a seulement 5 ans n’était pas assez attractif ! - pour faire des choses plus rentables, la faute n’est pas seulement aux américains. Et on pourrait multiplier les exemples.
La crise est d’abord et avant tout due à un déséquilibre entre l’offre et la demande. La demande grandit très vite, notamment parce que de nombreux pays du Sud passent à consommer plus et manger mieux, ce qui est très bien. Mais cela était très prévisible. Une croissance chinoise ou indienne à 10% ce n’est pas nouveau. Les stocks se sont cassés la figure depuis 2000, pas depuis hier. Et personne n’a rien fait. Les investissements publics dans l’agriculture, au Nord comme au Sud, ont vu leur croissance ralentir depuis 30 ans, voire diminuer dans certaines régions. C’était peut-être compréhensible chez nous qui produisons trop, trop mal et trop cher. Mais quid du Sud qui ne parvient pas (ou mal) à nourrir ses populations ?
Jetez un coup d’œil sur ces Suds, tout proches de nous. Une majorité d’agriculteurs ne parviennent même pas à produire 1 tonne à l’hectare pour une culture qui, quand elle existe chez nous, produit 5 tonnes, voire plus. Les imbéciles disent que ce sont les tropiques et la nonchalance, les gens ne travaillent pas assez, vous comprenez. Allez voir. Allez voir ces femmes qui se lèvent avant le soleil pour travailler dans leur champ et faire ensuite tous les travaux domestiques, s’occuper des enfants, et porter l’eau ou le bois qu’elles vont chercher loin de leur maison. Elles n’ont jamais vu un sac d’engrais – personne n’en vend près de chez elles et si c’était le cas ce serait infiniment trop cher pour elles. Si leur récolte est bonne est qu’elles peuvent en vendre une petite partie sur le marché, alors le marché est trop loin pour elles, et elles doivent en passer par des intermédiaires maquignons qui les paient trop peu pour que ce soit vraiment incitatif.
La grande priorité, c’est d’investir dans la modernisation, l’intensification de cette « agriculture paysanne » délaissée. Diminuer ce grand écart entre ce qu’une variété PEUT produire et ce qu’elle produit vraiment à la ferme, faute d’accès à l’irrigation, aux engrais, aux bonnes pratiques agricoles. Il faut aussi s’attaquer au problème des pertes APRES la récolte. J’ai moi-même rencontré des agricultrices qui me disaient avoir tout perdu, une année, à cause des insectes dans leurs greniers à grain. Il faut que les gouvernements investissent plus dans l’éducation, dans les infrastructures, dans les marchés, dans l’information. Les agriculteurs s’organisent, un peu partout, mais ces jeunes organisations ont besoin d’être aidées davantage qu’elles ne le sont aujourd’hui. IL FAUT QUE L’AGRICULTURE REDEVIENNE PARTOUT AU SUD LA PRIORITE.
Ensuite il faut réinvestir dans la recherche agricole. Demain, quand tous les agriculteurs auront pu adopter de meilleures variétés, mieux gérer les ressources comme l’eau ou la fertilité des sols, d’où viendront les augmentations de rendement encore nécessaires ? Si on n’arrive pas à nourrir 6,5 milliards d’habitants aujourd’hui, comment nourrirons-nous les 9 ou 10 milliards que tout le monde annonce pour 2040 ou 2050 ? Il faut réveiller les chercheurs qui rêvent, leur donner les moyens d’explorer, d’innover tous azimuts. Le monde a besoin de nouvelles idées, de technologies révolutionnaires, pas seulement dans la téléphonie portable ou l’aérospatiale. « Les » OGM ? Une anecdote ! Il faudra beaucoup, beaucoup plus pour faire face aux besoins. Et cela ne va pas tomber du ciel tout seul.
Il y a beaucoup de chercheurs, tout autour de notre planète, qui travaillent déjà pour un meilleur futur. Dans le domaine de la recherche agricole, comme dans d’autres domaines. Mais dans ce domaine spécifique, qui doit assurer finalement la nourriture de chacun des enfants de cette planète, il y a deux grands « pôles » mondiaux. L’un est ce GCRAI que j’évoquais en introduction, conglomérat de 15 centres internationaux de recherche agricole – j’ai le grand privilège de présider l’un d’entre eux – et l’autre… est le pôle agronomique de Montpellier. 2200 chercheurs et enseignants chercheurs, plus d’une centaine de labos, d’équipes qui travaillent sur des thèmes liés au développement d’une agriculture nouvelle, plus productive (en quantité comme en qualité), mais aussi en meilleur équilibre avec l’environnement. C’est le moment que ce pôle s’agite pour contribuer davantage au grand défi de l’alimentation mondiale et qu’il reçoive tout le soutien nécessaire. C’est le moment pour qu’on en parle davantage.
La crise alimentaire mondiale, c’est aujourd’hui. Et on fait quoi dans la recherche agricole à Montpellier ?
09:47 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Afrique, recherche, développement, crise alimentaire
Commentaires
"C'était prévisible et personne n'a rien fait"...Vous avez raison. Mais, à part crier "Au feu !" personne n'est vraiment beaucoup efficace aujourd'hui. Ce n'est même pas une accusation. Un simple constat. Et donc, l'urgence c'est moins la recherche parce que dans ces conditions très bien décrites, elle est surtout efficace pour masquer le manque de décisions de ceux qui devraient en prendre.
Question donc, et l'esprit est tout sauf polémique, quid de la science et de son rôle aujourd'hui ? Est-elle encore en mesure de poser les bonnes questions ? On peut se poser la question pour deux raisons essentielles.
La première parce que les questions posées à la science aujourd'hui sont essentiellement politiques pour une raison simple. Quand on croule sous l'abondance de données et donc de possibilités, les choix ne sont plus seulement techniques et scientifiques, mais on le voit bien à travers le débat sur les OGM, par exemple, qu'ils relèvent de choix de société. C'est ainsi et s'il y a urgence, c'est donc bien dans ce domaine de la prise de décision à terme et donc dans la capacité à développer des visions d'avenir. Et ce constat nous renvoie directement à la deuxième raison. Et celle-ci est d'ordre épistémologique. Peut-on continuer à faire de la science comme on la faisait hier ? La réponse est de toute évidence, non, sauf à vouloir se voiler la face. Et ce non-là concerne autant la nature même de la recherche que ses méthodes, son éthique et ses logiques économiques. Dans mon esprit, il ne s'agit pas de privatiser la recherche. Bien au contraire. Il s'agit de lui donner les moyens de son indépendance et de son autonomie. Et donc, parce qu'il le faut bien, de ses responsabilités. Et là, il y a déjà nettement moins de clients.
Le drame aujourd'hui, les maux du jour, justement, ce sont les mots. Face au déficit majeur de visions d'avenir, on compense en multipliant les organisations, les conférences, les institutions où on passe l'essentiel du temps à se mettre d'accord plus sur les mots que sur l'action. Et pour cause. On veut traiter des relations et non de la finalité de ces relations ce qui permettrait de parler non plus du sexe des anges mais d'efficacité pratique et ... de responsabilités.
Et là, à en croire Voltaire, on est loin du compte :"Quand la vérité est évidente, il est impossible qu'il s'élève des partis et des factions. Jamais on n'a disputé s'il fait jour à midi." Peut-être et surtout parce que, toujours du même auteur : "Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu’elle appartient au domaine de la croyance et non à celui de la connaissance." Encore faut-il vouloir connaître.
Et puisque j'en suis là, citer le Duc de Liancourt s'impose :
"C'est une révolte ?
- Non, Sire, c'est une révolution !"
Est-ce que l'on est capable de faire la révolution à Montpellier ? La taille même de la structure, son importance dans le monde me font craindre que non. La révolution ne peut que se faire ailleurs. Elle demande un état d'esprit et des conditions qui permettent d'être en phase. Voilà donc ce à quoi il faut travailler. Concrètement.
Une fois encore, "qui m'aime me suive..." Effectivement, la proposition ne manque pas de panache (un 1er mai, il faut bien aussi sourire)
Bonne journée !
Ecrit par : Patrick Yeu | jeudi, 01 mai 2008
Pour info
http://www.britannica.com/blogs/2008/05/north-korea-food-crisis-catching-us-off-guard/
Ecrit par : Patrick Yeu | vendredi, 02 mai 2008

