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dimanche, 27 avril 2008
La recherche contre la faim
Quand on commence à dire, nous autres chercheurs, que les pays pauvres, les agriculteurs pauvres et même, indirectement, les urbains pauvres, ont besoin de la recherche agricole pour sortir de leur pauvreté, la plupart de ceux qui écoutent pensent « balivernes, ce dont ils ont besoin, c’est de gouvernements qui travaillent, adoptent de bonne politiques de développement, contrôlent la corruption, construisent des routes, des écoles, etc. Tout ce dont les agriculteurs ont besoin, c’est de faire ce qui se fait partout : préparer le sol, mettre des fertilisants, de bonnes semences, irriguer, et récolter. S’ils ne ramassent que 6 à 800 kgs par hectare aujourd’hui au lieu de 10 tonnes chez nous, c’est parce qu’ils ne font rien comme il faut, etc. »
Ce que je trouve intéressant c’est que les mêmes personnes, qui osent dire que les recettes existent déjà et qu’il n’y a qu’à les appliquer – on ose parler de « transfert de technologie » même quand rien n’est vraiment directement transférable - critiquent ces mêmes recettes quand elles sont appliquées chez nous : « notre agriculture pollue les sols et les rivières, etc. Vous avez vu la récente étude sur les vins, qui montre que même les grands crus contiennent des résidus de pesticides en quantités astronomiques ? »
Oui, on a des solutions toutes faites, qui nous arrangent plus qu’elles n’aident ceux qui ont désespérément besoin de solutions adaptées à leurs conditions environnementales, sociales, économiques. On dit : « plantez plus de maïs, plus de blé, oubliez les menus de vos ancêtres et adoptez les nôtres, ils sont plus nutritifs, plus sains, etc. ». Alors aujourd’hui tout le monde mange du pain au Burkina Faso, fait d’une farine de blé importée à prix d’or. Et aucun pays africain n’est autosuffisant en céréales, tous importent, et les prix s’envolant on achète moins (on mange moins) ou on s’endette plus. Spirale infernale. Les pays du Nord, Europe et Etats-Unis en tête peuvent se frotter les mains : nos agriculteurs ont de beaux débouchés pour des denrées de plus en plus chères. Si les africains sont insolvables peu importe, c’est l’aide internationale qui paie ces produits agricoles « donnés » pour se retrouver ensuite sur les marchés africains. Au fait, est-ce que Bruxelles a arrêté de donner des subventions à tous les céréaliers européens qui vendent leur grain deux fois plus cher que l’an passé ? Le savez-vous ?
L’agriculteur (-trice) burkinabé(e) n’a que faire d’un maïs exigeant qui produit un peu s’il pleut et plus du tout si la pluie cesse de tomber pendant quelques jours. Ce qu’il (elle) veut, ce sont des variétés adaptées à un sol pauvre qu’il (elle) ne pourra amender qu’en cultivant des légumineuses – haricots ou légume-fourrage, plantes qui fixent l’azote de l’air - en mélange ou en rotation, ajoutant quelquefois s’il (elle) a un peu d’argent un bouchon de coca d’engrais, pas plus, au pied de chaque plante, en semant directement, sans labour, pour retenir l’humidité de la pluie plus longtemps et limiter le ruissellement. Ce qu’il (elle) veut se sont des plantes résistantes aux insectes, aux champignons, au virus, aux nématodes, toutes ces plaies qui s’attaquent aux racines, ou aux feuilles, ou aux fleurs, ou à l’épi avant et après la récolte. Mais rien de ce qu’on lui propose n’est vraiment adapté à ses besoins, à ses contraintes, parce que les variétés viennent d’ailleurs, pour un autre sol, pour une autre pluviométrie, pour un autre environnement parasitaire. Personne ne fait de la sélection près de chez lui (elle). Personne ne produit de semences adaptées près de chez lui (elle). Tout vient de loin. Quand cela vient. Alors on garde ce qu’on a, précieusement, et on le ressème, année après année, si on n’a pas été obligé de le manger à cause du désastre de la dernière récolte.
Le chercheur ne peut pas travailler dans le village de chaque paysan burkinabé. Il y a trop de villages et pas assez de chercheurs. Et à cela on ne peut rien changer. On peut former un peu plus de chercheurs, pour qu’ils fassent davantage de sélection participative avec les agriculteurs. Mais surtout, il faut former auprès des chercheurs tous ceux qui travaillent dans ces ONG qui s’intéressent au développement agricole, pour qu’ils sachent répéter dans chaque village ce qu’ils ont vu faire dans celui où le chercheur travaille. La sélection participative ce n’est pas nécessairement très compliqué, et cela permet de produire de nouvelles variétés plus étroitement adaptées aux besoins de chacun. Et si l’on apprend aux mêmes personnels des ONG à aider les agriculteurs à s’organiser, pour acheter ensemble et donc moins chers les engrais dont ils ont besoin, ou la machine qui transforme le grain en farine, ou le mini silo qui permet de conserver ces grains à l’abri des insectes et des rongeurs, ou pour développer la production semencière par eux-mêmes, ou pour aller au marché au moment où il faut pour tirer un bon prix du surplus de grains, ou les fruits, ou les tubercules que la famille ne mangera pas…
Le problème, c’est que ceux qui ont besoin d’aide, ce sont des personnes, des hommes, souvent des femmes, quelquefois des adolescents, alors que les gouvernements qui « aident » ne s’adressent pas aux personnes mais aux autres gouvernements, ceux qui sont incapables d’assurer l’auto-suffisance alimentaire de leurs populations.
Ceux qui ont besoin d’aide sont des personnes qui veulent s’en sortir par leur travail, pas par l’aide internationale. S’ils sont prêts à travailler, il leur manque très généralement la connaissance du possible et un petit coup de pouce – une assistance technique, un micro crédit, une variété adaptée, etc. Vous, moi, nous pouvons aider une association, une ONG, pour qu’elle aide Esther, Amadou ou Suzan. Le désert, finalement, n’est fait que de grains de sable accumulés.
09:38 Publié dans Actualités , Coup de coeur/Coup de griffe , Economie , Politique , Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Afrique, recherche, développement, crise alimentaire
Commentaires
Tout est donc question de "prise directe" et de transmission. Nous disposons de moyens considérables pour cela. "le décalage entre de formidables moyens de production et leur utilisation inadaptée dans la processus production" (Benjamin W., "Illuminations" New-York, Schoken Books, 1969 in Lasch C., "Culture de masse ou culture populaire" Castelnau-le-Lez, Climats, 2001 pour la trad fr. p. 50-51) n'est pas une fatalité. Il importe donc de s'en donner les moyens. Pas évident, mais pas impossible. La décision n'est pas d'ordre technique mais humaine et donc politique : veut-on enfin donner à l'homme les moyens de prendre en main son destin ?
Le jour où la réponse sera résolument affirmative, alors l'aide prendra le sens qu'elle a perdu aujourd'hui. Une fois encore, la balle est donc dans le camp de chacun... de nous. L'imagination au pouvoir !
Ecrit par : Patrick Yeu | dimanche, 27 avril 2008

