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vendredi, 21 avril 2006
Rideau
Je participais, hier et avant-hier, à une réunion de concertation sur les collaborations entre un centre international de recherche agricole, l’ICRISAT, spécialisé dans l'agriculture des zones semi-arides, et les organismes français dédiés à la recherche pour le développement. L’ICRISAT a son siège en Inde, mais travaille de plus en plus en Afrique.
Dans ce genre de réunion, des chercheurs français qui travaillent dans des domaines d’intérêt pour les visiteurs viennent exposer leurs travaux, les visiteurs font de même, puis on discute de ce qu’on fait ensemble et/ou de ce qu’on pourrait faire ensemble demain.
Le Comité national d’évaluation de la recherche (CNER) a publié un rapport, l’an passé, qui recommandait fortement d’augmenter nos collaborations avec les centres internationaux de recherche agricole. Pour avoir travaillé dans l’un d’entre eux pendant dix ans, et être aujourd’hui à la veille de prendre la présidence d’un autre (ce sera fait le mois prochain), je suis totalement convaincu du bien fondé de la recommandation. Et j’essaie, dans la mesure de mes moyens, de convaincre les jeunes chercheurs que je rencontre de l’intérêt pour eux qu’il y a à collaborer avec ces centres internationaux. Grosso modo, et pour faire court, travailler avec eux cela veut dire produire des résultats qui servent à quelque chose d’utile en matière de réduction de la pauvreté et de développement au Sud. Cela veut dire aussi gagner en reconnaissance internationale et en visibilité.
La réunion des deux derniers jours était donc intéressante et importante à mes yeux. Ses résultats, toutefois, n’ont pas été tout à fait à la hauteur de mes espérances. La nuit portant conseil, je me réveille ce matin en me disant qu’il était sans doute impossible d’espérer mieux.
Le chef de la délégation de l’ICRISAT, invité à donner son avis après les présentations françaises, a plusieurs fois donné des réponses diplomatiques qui pourraient se résumer en questions du style : « et alors ? » ou, autrement dit : « très bien, mais ce que vous faites, ça sert à quoi ? » ou, autrement dit : « en quoi cela peut-il être utile pour les agriculteurs pauvres qu’on veut aider ? » ou « qu’est-ce qu’on en fait, de vos résultats ? ». Comme je l’ai dit, très diplomatique, notre visiteur n’a pas été si loin, mais je me suis senti fortement mal à l’aise.
Nos deux organismes dédiés ont une lettre en commun, à la fin de leurs acronymes. Un « D » qui veut dire « développement ». Ce sont deux organismes de recherche qui travaillent pour le développement dans les pays du Sud. Ils sont donc sensés produire des connaissances utiles et utilisables pour les pays du Sud. Qui en ont un grand besoin et sont demandeurs. Le problème, c’est que la France d’aujourd’hui nie l’existence de ce besoin spécifique : il n’y a qu’une recherche, qui s’évalue par les publications dans des revues scientifiques de qualité internationale. Pas par la pertinence, le caractère utile et utilisable de la recherche. Les jeunes chercheurs de nos organismes, même avec un « D », sont donc poussés à publier avant toute chose. Et ce qui se publie, dans ces journaux prestigieux, c’est de la science pure – les gènes, c’est bien, la terre c’est sale – donc pas de la recherche pour les pauvres.
Et donc, peu à peu, nous avons de moins en moins de chercheurs qui font du terrain, qui passent des années au Sud à comprendre les problèmes, les besoins, et à les traduire en questions pour la recherche… peu à peu nous avons de moins en moins de recherche qui produise des résultats utiles et utilisables au Sud.
C’est une volonté politique. Les ministères de notre gouvernement ont mis en place toutes les conditions favorables à la disparition de cette recherche, qu’on nous envie pourtant ailleurs. On continue d’entendre de beaux discours, de temps à autre, mais la vérité est que nous n’avons sans doute plus les moyens de maintenir cette recherche française solidaire. Il faut se rendre à l’évidence. Ce n’est pas seulement l’Algérie de Bouteflica qui a aujourd’hui plus de relations avec les Etats-Unis qu’avec la France. Ce sont tous les pays africains ou presque. Tout ce qui se fait aujourd’hui d’important en Afrique, en matière de recherche et de développement, se fait avec des billets verts. Et de fortes contraintes, comme celle d’être obligé d’acheter les surplus agricoles américains en échange de l’aide sonnante et trébuchante. Mais qui s’en soucie encore ? La France de la solidarité disparaît en même temps que notre économie devient l’économie d’une équipe de deuxième division. Nous sommes très près de la relégation en L2 et nous ne pourrons donc plus maintenir notre train de vie pour très longtemps encore. La recherche pour le développement, la recherche contre la pauvreté au Sud, c’est devenu un luxe inutile. Rideau.
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Commentaires
J'ai assisté à la même réunion que toi, Yves, mais je n'en ai pas la même interprétation.
Je ne peux pas te laisser sous-entendre que les chercheurs français qui ont présenté leurs travaux lors de cette réunion font de la recherche inutile pour le Sud. C'est une accusation d'autant plus grave qu'elle est globalement injustifiée.
Il y a eu, c'est vrai, un décalage dans les discours qui a rendu les échanges difficiles entre les participants. Et il faudra d'autres réunions pour qu'ils se comprennent mieux et acquièrent une syntaxe commune...Il y a sans nul doute la nécessité de travailler toujours davantage sur les interfaces, sur la confrontation avec le réel d'une recherche qui se veut de bon niveau académique.
De l'autre côté, faut-il rappeler les mots cruels de Bruno Latour sur la RANA (Recherche Appliquée Non Applicable) dont j'ai bien peur qu'elle ne soit pas, elle, en voie d'extinction...
Ceci étant dit, ton point de départ à mon avis erroné ne t'empêche pas d'arriver à bon port dans cette note, et de porter un regard lucide sur les dangers qui nous guettent. Je partage évidemment ton souci de préserver et renforcer une recherche solidaire pour le développement. Et j'ai même la faiblesse de penser en faire, parfois, avec d'autres, de cette recherche là. Alors, STP, fais attention, c'est un combat trop important pour se tromper de cible...
On en discute quand tu veux.
Ecrit par : Jean-Louis Pham | vendredi, 21 avril 2006
Il est toujours difficile de pondre une note courte et d'être 100% clair dans le message qu'on cherche à faire passer. Je ne crois pas qu'il y ait désaccord entre nous. J'ai observé le désintérêt de nos visiteurs pour certaines idées avancées par nos chercheurs. C'est un fait. Ce décalage n'est pas une preuve d'inutilité en soi - loin de moi l'idée que seuls les centres internationaux savent ce qui peut être utile: j'en est fait l'expérience moi-même pendant 5 ans avace mon projet au Mexique avant de les convaincre. Mais mon message c'est que j'observe un décalage et en même temps des signaux démontrant que ce décalage à toutes les chances de s'agrandir dans le futur. Les centres internationaux sont de plus en plus évalués sur leur impact et nous de plus en plus sur nos publications. Ce sont là deux forces pas totalement contradictoires mais quand même assez opposées. Il est plus facile de publier beaucoup quand on travaille sur des bactéries que lorsqu'on travaille sur des arbres fruitiers. Et nos chercheurs ont de moins en moins la possibilité de travailler sur les terrains du Sud comme nous avons pu le faire. Comment va-t-on pouvoir continuer à faire de la recherche pertinente pour le Sud dans ces conditions-là?
La conclusion UTILE de cet échange, c'est qu'il nous faut davantage communiquer sur toutes les belles choses qui se font, dans nos organises de recherche, et qui ont un impact positif sur les peuples du Sud. Nous en avons des cartons pleins dans nos tiroirs, sur nos étagères. Si nos concitoyens savaient un peu plus ce que la recherche est capable de faire - en dehors de la médecine, des airbus, ou des nanotechnologies - peut-être n'en serions-nous pas là, à nous alarmer sur le sort de notre recherche pour le développement. C'est l'objectif essentiel de ce blog. Et des actions que je mène, plus officiellement, par ailleurs. Merci de ta réaction.
Ecrit par : Yves, alias Piruli | vendredi, 21 avril 2006
Yves,
Je me permets, avec un peu de retard de faire passer ce message sur ton blog que je viens de découvrir et dont j'ai pu récupérer l'adresse, message que je t'avais envoyé par courriel le 21 avril.
Amitiés,
Gilles
Bonsoir Yves,
Je n'ai pas assisté à cette réunion CIO-ICRISAT mais j'ai lu avec attention tes derniers échanges à son propos avec Jean-Louis.
Comme lui, je suis tout à fait d'accord sur l'analyse globale que tu fais de l'état de la recherche "agricole" française à l'étranger et notamment en Afrique, et de l'implication de plus en plus marquée des USA dans ce domaine, avec toutes les conséquences que nous connaissons bien. Crois bien que cela m'inquiète également. Mais il me semble le cas précis qui nous concerne, à savoir le partenariat Ird-Cirad (pour faire court) / Icrisat dans le domaine de la recherche agronomique pour le développement en Afrique, est assez mal choisi pour illustrer une situation, certes plus ou moins généralisée, mais dont les origines sont d'ordre socio-économico-politiques, que nous ne maîtrisons pas.
Je pense en effet que les activités développées par ces deux instituts (Cirad et Ird), et qui plus est à chaque fois en partenariat fort avec l'ICRISAT sur le terrain, depuis quelques années en ce qui concerne notamment la diversité génétique des mils et des sorghos en Afrique de l'ouest, sont loin d'être détachées de tout questionnement sur le développement et de tout transfert et utilisation vers et par le monde paysan. Après pas mal d'années passées en Afrique, je crois pouvoir témoigner d'un changement ou plutôt d'une évolution dans notre démarche scientifique et les méthodologies, et je suis tenté au contraire de dire que ces recherches pourraient être citées comme exemple d'association réussie entre "fondamental et appliqué" pour reprendre une vieille et mauvaise dichotomie. Pour preuve la liste des partenaires, autres que l'Icrisat, tant dans les projets conduits par le Cirad pour le sorgho que par l'Ird pour le mil : les universités et institutions de recherche nationales, les fédérations et groupements paysans et/ou villageois (et pas seulement en affichage pour faire bien !). Pour preuve également la multidisciplinarité que nous nous appliquons à développer (avec souvent des difficultés il est vrai) dans nos projets, ce qui se ressent sur la diversité des activités.
Tu parles de reconnaissance internationale et de visibilité : je crois en effet que nous pêchons, essentiellement dans ce deuxième volet (il a des publications,même si tu n'aimes pas, et de la reconnaissance). Il nous faut trouver un discours pour diffuser ce que nous trouvons. Il y a néanmoins déjà quelques exemples comme le numéro spécial du journal "Tel quel" édité par les étudiants de l'IFTIC (Institut de Formation aux Techniques de l'Information et de la Communication) de Niamey et diffusé à plus de 5000 exemplaires, suite à un atelier sur la vulgarisation scientifique, organisé par l'Ird et cofinancé par l'Ambassade de France au Niger.
Tu parles encore du manque de traduction en questions de recherche de nos observations de terrain concernant les problèmes et les besoins des populations : je crois que là encore nos activités sur le mil et le sorgho sont un contre-exemple car nos équipes passent du temps sur le terrain et ont la possibilité d'observer, de constater et de comprendre, pour proposer des activités qui permettront de répondre aux questions de recherche.
Pour terminer mon propos, je dirai qu'effectivement la situation de la recherche agricole française en Afrique n'est pas des meilleures et qu'il nous revient de veiller à ce qu'elle ne tombe pas plus bas. Il ne suffit pas de la dénigrer systématiquement mais plutôt de défendre nos idées et nos convictions auprès des instances décideuses et pourvoyeuses de fonds (ça compte aussi).
Comme Jean-Louis, je pense qu'il y avait certainement divergence de points de vue entre les autorités de l'ICRISAT qui participaient à cette réunion et les "intervenants de base" de l'Ird et du Cirad qui ont présenté leur activités et leurs résultats. Selon les interlocuteurs, les mêmes résultats peuvent être présentés d'une façon ou bien d'une autre. Cette divergence peut également s'expliquer, au moins en partie, par le fait que les institutions ne fonctionnent pas de la même façon. D'une certaine manière, je crois que l'on peut dire que ce que nous, institutions françaises, nous proposons, est plus pérenne et plus durable en terme de thématique scientifique et de "présence sur le terrain", et en terme de "mémoire", que ce que peuvent proposer les instituts internationaux, constamment à la recherche de projets "colossaux" pour pouvoir financer leurs chercheurs.
L'essentiel reste la situation sur le terrain et l'efficacité des partenariats existants entre équipes des différentes institutions pour le développement des pays du sud, en passant, ne l'oublions pas par la formation des chercheurs de ces pays.
Très cordialement et bon week-end,
Gilles
Ecrit par : Bezançon Gilles | jeudi, 04 mai 2006
Merci pour ce long commentaire. Et ta réponse à mon propos provoquant.
Il y a le fond et la lettre. Cette dernière est bien moins importante. Je n'ai pas choisi l'exemple, c'est lui qui s'est présenté. Je suis bien d'accord que ce n'est pas le meilleur pour illustrer le propos.
Il faut replacer mes remarques au niveau de généralité d'où elles n'auraient pas du sortir. Même si pour des lecteurs non avertis, l'illustration est toujours utile.
Je suis totalement convaincu de deux choses:
1. La valeur de la recherche française pour le développement (RPD). C'est une richesse unique, sans égale dans aucun autre pays développé. Les contributions de cette RPD aux objectifs du millénaire pour le développement sont potentiellement énormes. On ne peut évidemment rien faire d'efficace seuls. L'impact de note RPD dépend donc de partenariats qui dépendent eux-mêmes de beaucoup de facteurs que nous, chercheurs, ne contrôlons pas. Etre à l'écoute, être présent où il faut, pouvoir répondre aux attentes ou sollicitations quand il faut, tout cela suppose des décisions institutionnelles.
2. La valeur du travail sur le terrain, dans la durée. Ton témoignange l'illustre fort bien. La connaissance du problème, la manière de l'approcher, personne ne les acquiert mieux que celui qui s'est imprégné des réalités locales. Partout, on observe un décalage entre les chercheurs sur le terrrain et ceux qui restent dans leur pays d'origine ou "au siège" de leur organisation. On capitalise mal, on valorise mal la connaissance de ces hommes de terrain. Et on peut donc ainsi, aux niveaux institutionnel et politique, la remettre en question pour la remplacer par des succédanés moins couteux appelés missions de longue durée chez nous, qui n'ont pas du tout le même résultat et qui, à terme, si elles prennent définitivement le pas sur les affectations, condamnent nos organisations à perdre leur lien avec la réalité et donc leur raison d'être.
Notre RPD souffre d'un manque de visibilité et partant, d'un manque de support politique. Là encore, les chercheurs eux-mêmes ne peuvent pas faire grand chose. Ils publient comme ils doivent, c'est bien. Mais au niveau institutionnel il faut une communication d'une autre nature. Et elle est très insuffisante aujourd'hui. Et c'est une vraie menace pour l'existence même, la survie de notre RPD.
Ma note a suscité la hire de trois chercheurs, qui appartiennent à ce que j'appelle la catégorie des chercheurs de terrain, avec une profonde connaissance des réalités. Mais vous savez bien, tous les trois, que le nombre de chercheurs de terrain diminue comme peau de chagrin et que la pertinence de nos institutions diminue avec lui. La pérennité que tu évoques, Gilles, existe-t-elle encore? Et si oui, est-elle encore chez nous? Crois-tu qu'un jeune chercheur de l'IRD ou du Cirad, aujourd'hui, ait la moindre chance de travailler dans la durée, voire pouvoir consacrer toute sa carrière - comme nous l'avons fait - sur un projet bien précis? Je suis convaincu que nous avons besoin de partenaires pour que notre recherche soit utile et utilisable, mais de plus en plus nous aurons aussi besoin de "bons" partenaires, visibles et reconnus, pour aller ensemble chercher les financements extérieurs nécessaires à une "relative" pérennité de nos recherches.
Ecrit par : Piruli | jeudi, 04 mai 2006
Bonjour Yves,
Il est clair que nous avons été "fabriqués" dans le même moule de cette RPD "de terrain" sans pour autant être complètement déconnectés des problèmes institutionnels discutés en haut-lieu, grâce notamment à la possibilité de participation aux différentes instances statutaires de l'Institut.
Aussi, je ne veux rebondir que sur le dernier paragraphe de ton propos. Je suis entièrement d'accord que l'évolution actuelle de notre RPD apparaît mal orientée pour assurer la pérennité dont j'avais parlé dans ma première intervention. Cette pérennité ne doit surtout pas être envisagée avec les seuls chercheurs "expatriés". Certainement nous devons rechercher et former les "bons" partenaires dans les pays où nous intervenons, et cette tâche est, comme tu le sais, souvent difficile, pour de multiples raisons. Il faut susciter les vocations et aussi faire émerger les projets de recherche, pour la recherche des financements extérieurs. Ne soyons ni trop pessimistes, ni trop défaitistes. Je pense que dans ce domaine de la formation et du soutien aux équipes des pays du Sud, l'IRD, par la mise en place de formules originales au travers du DSF, est sur la bonne voie et fait du bon travail.
Je crois que c'est seulement par les "bons" partenaires des pays du Sud que la pérennité des recherches qui les concernent pourra être assurée, avec notre soutien.
Amitiés,
Gilles
Ecrit par : Bezançon Gilles | vendredi, 05 mai 2006
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