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vendredi, 30 décembre 2005

Pressions sur la recherche et chercheurs qui disjonctent

On en parle beaucoup depuis quelques jours, Midi Libre revient là-dessus longuement dans son édition d’aujourd’hui, les pressions subies par les laboratoires de recherche conduisent parfois leurs responsables… à disjoncter. Philippe Dagneaux évoque ces pressions dans un petit éditorial, en prenant bien soin de dire que la brebis égarée sud-coréenne n’est que l’exception à la règle. Difficile d’échapper en effet à la vindicte quand la fraude est si grosse. Mais quid des petits résultats « arrangés » pour qu’ils collent mieux à l’hypothèse avancée ? Ou des idées, voire des résultats gentiment « piqués » aux collègues imprudents qui en ont parlé en toute innocence lors d’une rencontre dans un couloir de congrès ou lors d’une visite d’un collègue dans leur labo ou dans un échange de couriels ?

La pression n’est pas nouvelle, surtout dans tous les pays où l’essentiel des financements vient de « concours ». Dans ces pays-là, on doit généralement soumettre d’abord « une idée » (en anglais « concept note ») à un financeur. Les meilleures idées sélectionnées, leurs auteurs doivent ensuite développer un avant projet (« preproposal »). Dernière étape, les meilleurs avant projets doivent être développés en projets (« proposal »), souvent de gros documents qui font l’inventaire des connaissances acquises sur le sujet puis détaillent le plan de recherche, les compétences de l’équipe, et comment sera utilisé le financement demandé. Un responsable de laboratoire devra écrire plusieurs projets de ce type chaque année : une équipe qui a un projet financé sur trois projets soumis est considérée comme ayant un bon taux de réussite. Et pour chaque projet financé, il faudra périodiquement produire un rapport sur l’avancée des travaux. Une fois par an quand le bailleur est du secteur public, beaucoup plus souvent si le financement vient de l’industrie privée.

J’ai démarré dans la recherche en Afrique en 1972. Je n’aurais jamais pensé qu’on pouvait, en Côte d’Ivoire, faire une recherche justifiant des précautions, pour ne pas dire le secret. Et mon patron pas plus que moi, qui recevait tous les visiteurs les bras grands ouverts et se promenait dans les congrès en racontant tout ce que nous faisions avec moult détails. Erreur grossière. Plus grosse erreur encore, celle de vouloir à tout prix publier nos résultats en français et exclusivement en français dans des journaux scientifiques qui ne sont lus… que par des français, à quelques exceptions près. Quelques chercheurs « étrangers »* ont profité de l’aubaine en reprenant les idées et pour partie les résultats de notre équipe pour en faire des publications en anglais dans des revues scientifiques « à comité de lecture »**. Et trente ans plus tard, pour tous les spécialistes concernés, la paternité de ces résultats leur appartient entièrement.

Au cours de ma carrière, j’ai vu toute sorte de malversations. Le technicien qui invente des données pour ne pas se faire engueuler par le patron, l’étudiant en thèse qui modifie tel ou tel résultat pour qu’il confirme son hypothèse [on continue d’accuser Gregor Mendel d’avoir falsifié ses données pour que les chiffres collent mieux avec ses lois de l’hérédité!], l’idée discutée en réunion qu’on retrouve dans la publication du laboratoire concurrent, les rumeurs qu’on fait circuler sur l’incompétence d’un collègue, etc. La recherche est un monde très compétitif, même chez nous : quand la compétition pour les financements y est encore presque inexistante (malheureusement), la compétition pour la direction d’un laboratoire ou d’une équipe peut pousser quelques ambitieux à des bassesses insoupçonnées. On peint un peu trop le monde de la recherche comme un monde élitiste peuplé de coqs en pâte. Les hommes sont les mêmes partout, Philippe Dagneaux a bien raison.


* ils sont américains et australiens, l’un d’entre eux au moins étant encore en activité, je ne citerai donc pas de noms ici.
** voir l’éditorial de Philippe Dagneaux dans le Midi Libre du 30 décembre 2005.

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