dimanche, 27 novembre 2005
L'histoire de Dorothée
Dorothée est la présidente d’une association d’agriculteurs ougandais, dans une municipalité située à deux heures de la capitale Kampala. Elle a 67 ans et ne les parait pas. Elle parle du manioc, de la vie au village, des chercheurs agronomes.
Le manioc est la plante alimentaire principale dans ce coin d’Afrique. C’est une plante formidable. Elle produit plein de tubercules qui se conservent dans le sol jusqu’à ce qu’on les en sorte. Pas de problème de stockage, comme avec les céréales. Dans les années 1980 est apparu une maladie virale qui a décimé les champs de manioc, avec des conséquences dramatiques. La mortalité infantile a grimpé en flèche. Les jeunes n’allaient plus à l’école. Les femmes ont du demander à leurs maris de subvenir aux besoins alimentaires de leurs familles.

« Cela a provoqué la plus grande vague de divorces dans l’histoire de l’Ouganda ! » affirme Dorothée (photo ci-contre).
Et puis, comme les agriculteurs de l’endroit – en majorité des femmes – s’étaient organisés, la recherche a testé avec eux ces premières variétés résistantes au virus. Et tout ce monde-là a peu à peu découvert qu’il devait changer ses méthodes de travail.
« La première variété qu’ils nous ont donné, se souvent Dorothée, elle était vraiment trop difficile à peler. On leur a expliqué. La seconde, elle avait ses branches qui poussaient à l’horizontale et fermait l’espace entre les pieds de manioc. Pas bon pour désherber. Pas bon pour les autres plantes qu’on a l’habitude de faire pousser entre les pieds de manioc. On leur a expliqué. La troisième variété, c’était la même chose, mais cette fois dans le sol. Les tubercules étaient si longs qu’ils occupaient tout l’espace et les autres plantes ne poussaient plus… En 1996 on a eu les premières variétés que l’on souhaitait. Aujourd’hui plus personne n’a de problème avec la maladie. Maintenant on voudrait acheter un broyeur pour fabriquer de la farine avec le manioc. La farine se conserve bien et elle se vend beaucoup plus cher sur le marché que le manioc frais. »
L’histoire de Dorothée illustre le décalage entre une recherche « traditionnelle », pratiquée pendant des décennies, et dans laquelle le chercheur produit la variété miracle à forte production, que les agriculteurs doivent arroser, engraisser, protéger des parasites – ce que peu d’agriculteurs africains ont les moyens de faire – et une recherche conduite avec les agriculteurs, répondant à leurs besoins, adaptée à leur milieu. Une recherche participative.
Nous sommes encore aujourd’hui au milieu du gué, entre ces deux modes opératoires. Les recherches participatives gagnent du terrain, mais chacun y va encore un peu de sa recette, sans apprendre des expériences des autres, sans capitaliser les nouvelles connaissances acquises. C’est encore le début d’une vague qui pourrait bien changer la vie de millions de petits agriculteurs du Sud.
On focalise trop le débat sur le plus « sensationnel », les OGM. Comme la partie visible de l’iceberg. Les OGM, dans les pays du Sud, ne représentent pas 5% des investissements de la recherche. Le reste, les 95% ou plus, on n’en parle presque jamais. Si un Nicolas Hulot est capable de nous raconter mille et une histoire sur l’environnement pour nous mobiliser, pourquoi n’y a-t-il pas un autre Nicolat Hulot qui raconte mille et une histoire sur le développement agricole dans les pays du Sud. L’avenir de notre planète dépend aussi de ce développement-là.
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samedi, 26 novembre 2005
L'histoire de Gee Her

Gee Her a cinq ans sur cette photo, prise dans un village du nord du Laos. La brassée de fourrage qu'elle porte à la main n'a l'air de rien. Et pourtant...
Comme nombre de familles rurales pauvres du sud-est asiatique, la famille de Gee se nourrit presque exclusivement de riz. Elle cultive une parcelle qui lui permet d'assurer la sécurité alimentaire de la famille - deux adultes et trois enfants - sur toute l'année. Une parcelle pour manger. Et tous les autres besoins? Ils sont très imparfaitement satisfaits par les petits boulots que le père de Gee trouve en dehors de la ferme. Et par "l'autre parcelle" qui est cultivée pour la vente sur le marché.
Jusqu'à il y a trois ans, cette parcelle était plantée en riz. Tout le monde autour faisait pareil. Quelle autre option avaient-ils? Mais le riz se vend très peu cher sur le marché. La mère de Gee gagnait l'équivalent de 13 euros par an en monnaie locale. Un revenu dérisoire à nos yeux d'occidentaux. Assez important tout de même pour que les Gee replantent leur riz sur cette parcelle chaque année.
Et puis des chercheurs sont venus discuter avec un certain nombre d'agriculteurs du village. Ceux qui possédaient une vache ou deux, qu'ils laissaient paître sur les prairies d'altitude, sans trop s'en occuper. Ils ont suggéré aux plus entreprenants de ramener leur bête à la ferme, dans un petit enclos, et de la nourrir avec un fourrage qu'ils apportaient avec eux, venant de Colombie. Les premiers résultats ont été très encourageants. Le village s'est tout d'un coup mis à produire du lait et à le vendre. D'autres agriculteurs ont suivi les premiers et ramené leurs bêtes au village. Et la demande pour le fourrage a augmenté. Les chercheurs ont donné quelques graines aux Gee, qui ont remplacé le riz par ce fourrage sur la petite parcelle servant jusque là au riz vendu sur le marché.
Gee peut avoir le sourire, comme ses parents. Le revenu de la parcelle est maintenant de 130 euros par an. Le fourrage est coupé 7 fois par an et vendu aux voisins les plus proches. Mais la vie continue d'évoluer à la ferme des Gee. Maintenant ils ne vont plus vendre tout le fourrage parce qu'ils viennent d'acheter leur première vache. Le lait se vend mieux...
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vendredi, 25 novembre 2005
POURQUOI ?

Il faut s'en occuper sérieusement. Les médias ne cessent de nous parler des problèmes liés à l'immigration. Il y a ces articles sur ces gens désespérés qui cherchent à entrer en Europe par tous les moyens. Ceux sur ces malheureux qui vivent, chez nous, une vrai galère. Et puis les déclarations des politiques qui multiplient les belles promesses et/ou construisent des barrières pour transformer notre continent en forteresse imprenable. Où entend-on parler d'aller là-bas, au Sud, attaquer le problème à la racine? Toute autre solution, pourtant n'est qu'un palliatif. On essaie de soigner un symptome, pas le mal. Et les symptomes se multiplient, inexorablement, parce que la population africaine continue de croitre rapidement et la pauvreté ne diminue pas, au contraire.
Ce n'est pas notre problème ? Si. Et pas seulement à cause des risques d'immigration galopante. L'Afrique est toute proche. Et elle exporte de plus en plus ses problèmes, tous ses problèmes. Combien de nos maladies d'aujourd'hui sont venues du Sud? Le réchauffement climatique, la multiplication des échanges ne vont pas diminuer cette tendance.
Il y a déjà beaucoup de gens qui s'en occupent. C'est vrai. Il y a heureusement beaucoup de gens qui croient à la solidarité et qui se sont déjà engagés. Beaucoup d'ONG notamment. Mais le problème ne disparait pas, bien au contraire. Il faut faire plus et mieux. Coordonner les efforts. Passer à la vitesse supérieure.
Dans les pays d'Afrique, au Sud du Sahara, 70 à 90% des pauvres sont des ruraux. Des personnes qui tentent de survivre, à la campagne, d'une agriculture qui produit trop peu et quelquefois pas du tout. Des personnes qui doivent rester à la campagne parce que les villes n'ont rien à leur offrir. Et qui doivent y vivre mieux.
La pauvreté est loin d'être seulement une question de recherche, mais la recherche peut aider les pauvres.
On a vite oublié ces gigantesque famines qu'on nous prédisait, en Chine et en Inde. Parce que les agricultures de ces deux pays ont fait leur "révolution verte", grace à la recherche. Les productions agricoles devenues suffisantes, ces pays ont commencé un développement technologique et industriel que l'on admire aujourd'hui. Mais l'Afrique est restée à côté de ces progrès, comme tous les régions les plus pauvres, en Amérique latine ou dans le sud asiatique.
La recherche peut faire beaucoup pour les agriculteurs les plus pauvres, où qu'ils se trouvent. Mais comme pour toute action d'envergure - ce qui est indispensable aujourd'hui - il faut travailler avec les autres, de manière coordonnée. Pas chacun de son côté, sans tenir compte de ce que font les autres. Dans la recherche qui combat la pauvreté agricole au Sud, la France est un des grands acteurs. Notre pays a deux instituts spécialisés, le Cirad et l'IRD. Mais nous ne savons pas encore coordonner nos efforts avec les autres. Quand il faudrait développer des stratégies complémentaires, ensemble, à l'échelle du continent africain ou de sous régions (Afrique de l'ouest, Afrique de l'Est...), nous continuons de bricoler des plans franco-français et de privilégier les relations bilatérales du type France-Mali ou France-Gabon.
Il y a d'autres grands acteurs. Nous les ignorons largement (l'arrogance française?) au lieu de développer une stratégie globale, efficace avec eux.
Notre stratégie de recherche est à revoir.
Mais d'abord, c'est de l'importance de la recherche pour les agricultures du Sud dont il faut parler. Les notes suivantes essaieront de donner quelques exemples de recherche en cours. Chez nous, on ne parle plus que de la recherche "qui rapporte", la recherche pour NOTRE développement industriel. Il y a une autre recherche, dont personne ne vous parle. Une recherche solidaire. Il faut la soutenir. Il faut l'encourager. D'abord, il faut la faire connaître. Je vais essayer d'apporter ma petite contribution en ce sens.
Pirouli
(photo: ingéniosité africaine, 2005)
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